jeudi 15 octobre 2009

Abécédéheuhèfgéhachijikahèlèmènopé…


Le seul matériel pédagogique que j'ai...entre deux coupures d'électricité!

les étudiants en cours de pâtisserie...miam!

Une de mes classes...normalement ils sont 25, mais je n'en ai jamais vu plus de 15 à la fois!!
La vie à Chitkara prend forme. Mais je m’aperçois rapidement qu’il n’y avait que le directeur qui est intéressé par le français et que mon poste sert plus à faire grossir les titres de la plaquette publicitaire de l’établissement… « Regardez, on fait même venir une petite française pour apprendre cette belle langue ! » Oui, mais en réalité, j’ai 10 classes débutantes de 25 élèves dont très peu sont motivés, et donc je fais dix fois l’alphabet, et « comment tu t’appelles ? » dans la semaine…je connais enfin mon alphabet. Je sais enfin que après le K s’enchaînent comme par magie ceux que j’ai toujours associés comme étant des amis depuis ma plus tendre enfance, je parle bien sûr de la longue lignée des l, m, n, o, p. C’est la seule suite logique que j’ai toujours trouvé fluide et intuitive dans les ingrédients de notre langage. Mais les étudiants de Chitkara sont des gosses de riches du Penjab, où la prospérité ne rime pas avec éducation et tenue. Le Penjab est la ceinture céréalière de l’Inde, constitué de nombreux villages agricoles. Régions donc très riche et la plus traditionnelle de l’Inde aux dires de beaucoup. Pour mes étudiants de première année, l’université est leur premier pas en dehors de leur village natal. Premier pas vers la mixité aussi. Plus de la moitié d’entre eux ne parlent pas anglais correctement, et un gros quart ne comprend pas « what is your name ? », donc enseigner le français y est d’autant plus difficile que je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. Un étudiant est venu pour me demander d’où je venais, et si un de ses ami n’étais pas là pour traduire, je n’aurais pas percuté que ce malheureux répétait tout depuis le début sans comprendre un traître mot de français, pourtant exclusivement accompagné de gesticulation car je me refuse le plus possible à toute traduction directe en anglais. Donc oui, je viens de France où l’on ne parle pas Anglais, ni Penjabi d’ailleurs. Certains veulent aller au Canada, mais, non, on en peut pas y aller en train depuis Paris. La Tour Eiffel n’est pas une ville et la Seconde Guerre mondiale, c’est à connaître ! (Bon, ok, on n’étudie pas l’Indépendance de 1947 au lycée…) Beaucoup de mes étudiants sont donc riches mais assez incultes ce que je n’aurais pas parié en voyant le prix de l’inscription à cette université privée. J’ai quand même appris à certains, ébahis de cette nouvelle, que s’ils étaient censés parler anglais, c’est non seulement car c’est une langue internationale, mais aussi parce que l’Inde sort depuis peu d’une colonisation par l’Angleterre… Ce qui m’agace le plus, c’est qu’ils ne sont pas curieux et attendent que les exams leur tombent dans le bec, parce que le système d’apprentissage est le « par cœur » ici…mais ça va pas marcher avec moi ! Je me suis mis dans la tête de leur faire réaliser par eux-mêmes qu’ils étaient capables de réfléchir avec les outils de la langue. Je pense que ce sera beaucoup plus gratifiant pour eux que de tout recracher avec des gruges sur les genoux et dans la trousse! Mais ils ont tellement l’habitude d’apprendre par cœur, ils notent tout, mais quand je change les questions d’ordre, ils sont perdus ! Et je recommence en gesticulant, patiemment : « Comment tu t’appelles ?! ». Ils se foutent de moi, c’est vrai que j’ai un peu l’air d’un clown, mais ça met l’ambiance…et ils commencent à savoir que j’ai leur âge, ce qui n’arrange rien ! Sur le campus, certains lancent depuis la balustrade « teacher ou student ?! » je réponds en rigolant « teacher », et du coup, ils filent doux et je me marre. Mais la récompense est tout de même au coin du couloir, quand une nuée enthousiaste de « Bonjou’ mam » retentie alors les autres profs ont juste droit à un salut de la tête ou à un machinal « Good morning mam ». Mais si j’ai leur âge, ils ont la mentalité d’adolescents de 14 ans en France, les garçons rougissent quand je leur demande de s’asseoir à côté d’une fille pour mélanger la dynamique de la classe. J’y mets un point d’honneur. Dès les premiers cours, j’ai pu observer avec tristesse le poids démographique des garçons par rapport aux filles, 3 filles maximum sur des classes de 25. Il faut donc canaliser la testostérone en pleine ébullition, la seule vue d’une petite française en salwar-kameez semble les émoustiller. (Même si on est un thon, je pense que le blanc de la peau suffit, trop bien l’Inde!) Je leur explique que, dans la vie, il leur faudra agir avec le sexe opposé, et qu’en France les filles et les garçons sont mélangés, donc en cours de français aussi. Alors ils rechignent…avant de choisir la fille la plus mignonne et de lui piquer son stylo pour entamer un rapport de force puéril, et la faire ainsi réagir… Je leur apprends aussi quelques rudiments de courtoisie et de galanterie, car j’ai appris que ça existe aussi (de temps en temps) en Inde ! Leur première question, après m’avoir demandé mon âge, est de savoir comment on dit « I love you » en français.

1 commentaire:

  1. ah bon, t'as l'air d'un clown toi ?
    (en tous cas plus qu'un thon !)
    et moi alors ?!? j'ai l'air de quoi ?

    Pour l'apprentissage par coeur et sans rien comprendre, c'est dommage ... mais en france on faisait aussi ça, bcp moins maintenant, et grace à toi (enfin peut etre, pour qq mots de français vite oubliés par qq élèves désintéressés) ça va changer !!!

    Bienvenu dans le monde réél !
    (j'y pense aussi vis à vis de la cause de ta venue, tu es sur leur pub au moins ?)

    ça a quand meme pas mal d'avantages d'avoir leur age ...

    La seconde question en français : comment dit'on "merde" ?

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