Non, il ne s’agit pas que d’un exercice de prononciation, ici, Tata est un pilier industriel, véritable religion de la technologie qui s’incarne au quotidien dans les téléphones portables, les télévisions (instrument phare de la vie indienne), les voitures bien sûr, et les bus locaux. Si pas mal de femmes ici ont du poil au menton, la Tata, elle, porte haut son emblème et l’on ne saurait la lui enlever.
Tata est un pilier de l’industrie indienne, et illustre la façon dont cette société polymorphe sait s’adapter aux changements ultra rapides dus pour la plupart à la mondialisation. Car si même les rickchawalas eux-mêmes ont quelques fois des vieux téléphones, tout le monde ne se paie pas une voiture, loin de là. Celle-ci est donc un luxe réservé aux classes les plus riches, et notre bon monsieur de La Fontaine peut encore s’appliquer ici, sur les routes indiennes, véritable réseau et faisceau de transports de tous types, nœud gordien de l’économie indienne : La raison du plus fort est toujours la meilleure. Ici, cela se compte en volume. Le plus gros est toujours celui qui passera le premier, quelle que soit la configuration du trafic et la carrure des de la bestiole, malades ou non de la peste. Les indiens se vantent d’être les rares au monde que la crise actuelle ne touche que très peu. Et en effet, le commerce et l’économie indiens sont florissants, mais cela n’apparaît que dans les journaux. En effet, le quotidien montre d’énormes transporteurs routiers et camions de tous poils, et l’on se demande comment une organisation raisonnable et rationnelle est-elle possible…je crois donc que l’organisation indienne est de n’en pas avoir, en apparence ! Beaucoup de choses n’ont pas besoin d’explication, elles doivent juste être vécues, telles quelles. Les camions sont tous peinturlurés avec des motifs en volutes et des couleurs vives. Les camionneurs européens devraient faire la même chose…ne serait-ce que pour plaire aux personnes qui travaillent aux péages glauques des autoroutes rectilignes, propres et grises et avec tout ça sombres et encore droites, et pas rigolotes pour un sou les autoroutes. Ici, c’est tout le contraire, la vie n’est jamais monotone et surtout pas monocorde. Non ! Les klaxons intempestifs se chargent de rappeler au conducteur qui s’endormirait au volant sans casque ou bien sur sans ceinture que quelqu’un est devant, derrière, à côté, ou juste qu’il y a une blanche qui passe, alors les regards sont bien sûr soulignés par le pouèèèèt ! D’ailleurs, derrière les rickchaws et les camions est écrit « please horn »…le message est clair, et si Tata ne sait pas où tourner du guidon, tonton se chargera de le lui rappeler…au hasard de la circulation. Tata a subit mais maintenant Tata renchérit, marchande et va de l’avant, au poil, mais sans piles, pile-poil, donc. Et pouèt.
mercredi 11 novembre 2009
jeudi 15 octobre 2009
Incredible India !
Donc, en français, « I love you », il paraît que le français est la langue de l’amour…Mais je sais malheureusement que nombreux d’entre eux préfèreraient le dire à une femme qui ne sera pas la leur, puisque les parents en auront décidé ainsi. Selon les familles, le mari ou la femme est choisi(e) dans la même caste, bien sûr, sachant qu’il y a plein de sous-castes, et que les délimitations ne sont pas toujours très claires. Mais il faut aussi que ce soit dans la même région, ou du moins dans le même état. Tout les profs de Chitkara que je connais vivent chez leurs beaux-parents, et ceux-ci exercent souvent une pression quotidienne sur elles. La seule qui ne vive pas chez ses beaux-parents est un peu la révolutionnaire du groupe…en plus elle a vraiment choisi son mari. Je sais que je suis dans une région particulièrement conservatrice pour ça, mais c’est quand même frappant de voir où est la normale, et de déplorer que l’amour est régit par les barrières de castes, sociales, religieuses. La caste est un système très étrange que la société indienne permet alors qu’elle a tant de bonnes choses. La loi interdit ce système mais dans les mentalités, il n’en est rien, ou en tout cas pas au Penjab. Mais cela est moins criant à Chandigarh car c’est une ville assez occidentalisée (tout étant relatif !). A l’Alliance Française, par exemple, le staff qui bosse pour l’entretien et la cafétéria sont de basses castes, et les profs, toutes indiennes, ne leur adressent la parole que pour des demandes de services ponctuels, toujours avec un air condescendant. Aujourd’hui, nous avons fêté l’anniversaire d’une élève et j’ai failli commettre une bévue en invitant celui qui nous sert si gentiment des cafés glacés et des sandwichs à l’omelette. Bénédicte qui est française m’explique que de toute façon il n’aurait pas accepté l’invitation. Il se serait probablement pas senti à l’aise au milieu de cette abondance de nourriture qui représente son salaire de la semaine. Et comme ce n’est pas nous qui organisons, je ne peux pas prendre les devants. Il y a quelques jours, je me suis faite reprendre par mes étudiants car je disais « thank you, sir » à un rickchawala. Que n’avais-je pas dit !! il fallait dire « Bahya » et non « sir », c’est beaucoup trop respectueux…comment vais-je appeler les gens respectables si j’appelle un intouchable sir ? … et bien je leur explique que j’ai autant de considération pour les deux types, et que, zut, ça, ils ne le changeront pas, et que je fais déjà très bien la différence entre bahya et sir. Je ne sais pas quel est le pire : tirer vers le haut un intouchable ou rabaisser mes étudiants baignés dans le lait de coco depuis leur plus jeune âge…ils décideront. La société indienne permet pourtant de superbes choses, comme les sadus, qui abandonnent toute vie sociale, aussi matérialiste qu’elle soit, pour vivre de mendicité et s’adonner à une spiritualité respectée par tous. Ce sont ces gens qui fument des pétards gros comme mon poing et, vêtus de orange, parcourent les lieux saints. Certains vivent d’une piété véritable, d’autres sont de gros attrappes-touristes.
Abécédéheuhèfgéhachijikahèlèmènopé…
Le seul matériel pédagogique que j'ai...entre deux coupures d'électricité!
les étudiants en cours de pâtisserie...miam!
Une de mes classes...normalement ils sont 25, mais je n'en ai jamais vu plus de 15 à la fois!!
La vie à Chitkara prend forme. Mais je m’aperçois rapidement qu’il n’y avait que le directeur qui est intéressé par le français et que mon poste sert plus à faire grossir les titres de la plaquette publicitaire de l’établissement… « Regardez, on fait même venir une petite française pour apprendre cette belle langue ! » Oui, mais en réalité, j’ai 10 classes débutantes de 25 élèves dont très peu sont motivés, et donc je fais dix fois l’alphabet, et « comment tu t’appelles ? » dans la semaine…je connais enfin mon alphabet. Je sais enfin que après le K s’enchaînent comme par magie ceux que j’ai toujours associés comme étant des amis depuis ma plus tendre enfance, je parle bien sûr de la longue lignée des l, m, n, o, p. C’est la seule suite logique que j’ai toujours trouvé fluide et intuitive dans les ingrédients de notre langage. Mais les étudiants de Chitkara sont des gosses de riches du Penjab, où la prospérité ne rime pas avec éducation et tenue. Le Penjab est la ceinture céréalière de l’Inde, constitué de nombreux villages agricoles. Régions donc très riche et la plus traditionnelle de l’Inde aux dires de beaucoup. Pour mes étudiants de première année, l’université est leur premier pas en dehors de leur village natal. Premier pas vers la mixité aussi. Plus de la moitié d’entre eux ne parlent pas anglais correctement, et un gros quart ne comprend pas « what is your name ? », donc enseigner le français y est d’autant plus difficile que je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. Un étudiant est venu pour me demander d’où je venais, et si un de ses ami n’étais pas là pour traduire, je n’aurais pas percuté que ce malheureux répétait tout depuis le début sans comprendre un traître mot de français, pourtant exclusivement accompagné de gesticulation car je me refuse le plus possible à toute traduction directe en anglais. Donc oui, je viens de France où l’on ne parle pas Anglais, ni Penjabi d’ailleurs. Certains veulent aller au Canada, mais, non, on en peut pas y aller en train depuis Paris. La Tour Eiffel n’est pas une ville et la Seconde Guerre mondiale, c’est à connaître ! (Bon, ok, on n’étudie pas l’Indépendance de 1947 au lycée…) Beaucoup de mes étudiants sont donc riches mais assez incultes ce que je n’aurais pas parié en voyant le prix de l’inscription à cette université privée. J’ai quand même appris à certains, ébahis de cette nouvelle, que s’ils étaient censés parler anglais, c’est non seulement car c’est une langue internationale, mais aussi parce que l’Inde sort depuis peu d’une colonisation par l’Angleterre… Ce qui m’agace le plus, c’est qu’ils ne sont pas curieux et attendent que les exams leur tombent dans le bec, parce que le système d’apprentissage est le « par cœur » ici…mais ça va pas marcher avec moi ! Je me suis mis dans la tête de leur faire réaliser par eux-mêmes qu’ils étaient capables de réfléchir avec les outils de la langue. Je pense que ce sera beaucoup plus gratifiant pour eux que de tout recracher avec des gruges sur les genoux et dans la trousse! Mais ils ont tellement l’habitude d’apprendre par cœur, ils notent tout, mais quand je change les questions d’ordre, ils sont perdus ! Et je recommence en gesticulant, patiemment : « Comment tu t’appelles ?! ». Ils se foutent de moi, c’est vrai que j’ai un peu l’air d’un clown, mais ça met l’ambiance…et ils commencent à savoir que j’ai leur âge, ce qui n’arrange rien ! Sur le campus, certains lancent depuis la balustrade « teacher ou student ?! » je réponds en rigolant « teacher », et du coup, ils filent doux et je me marre. Mais la récompense est tout de même au coin du couloir, quand une nuée enthousiaste de « Bonjou’ mam » retentie alors les autres profs ont juste droit à un salut de la tête ou à un machinal « Good morning mam ». Mais si j’ai leur âge, ils ont la mentalité d’adolescents de 14 ans en France, les garçons rougissent quand je leur demande de s’asseoir à côté d’une fille pour mélanger la dynamique de la classe. J’y mets un point d’honneur. Dès les premiers cours, j’ai pu observer avec tristesse le poids démographique des garçons par rapport aux filles, 3 filles maximum sur des classes de 25. Il faut donc canaliser la testostérone en pleine ébullition, la seule vue d’une petite française en salwar-kameez semble les émoustiller. (Même si on est un thon, je pense que le blanc de la peau suffit, trop bien l’Inde!) Je leur explique que, dans la vie, il leur faudra agir avec le sexe opposé, et qu’en France les filles et les garçons sont mélangés, donc en cours de français aussi. Alors ils rechignent…avant de choisir la fille la plus mignonne et de lui piquer son stylo pour entamer un rapport de force puéril, et la faire ainsi réagir… Je leur apprends aussi quelques rudiments de courtoisie et de galanterie, car j’ai appris que ça existe aussi (de temps en temps) en Inde ! Leur première question, après m’avoir demandé mon âge, est de savoir comment on dit « I love you » en français.
Simla!
Opération Simla, oui, on en parle depuis longtemps alors ce week-end on le fait ! La pluie est diluvienne et tout les indiens me font promettre de reporter l’expédition. Alex de Kuruksetra, Anila et Noëmie de Delhi viennent squatter une nuit dans ma chambre de guest-house, et nous décidons à m’aube de partir…toujours sous la pluie. Anila est à moitié indienne et connaît Simla comme sa poche, elle nous emmènera faire le tour des bars si vraiment il pleut trop. Et puis, arrivée à la gare de bus de Chandigarh, la pluie s’arrête, comme de par magie. Et là commence un voyage mémorable. C’est la première fois que je sors de Chandigarh et ça fait du bien, nous montons les premières hauteurs de l’Himalaya. 6 heures de bus, autant dire rien du tout pour des distances indiennes, c’est le bled à côté. A côté de moi dans le bus, deux jeunes mariés font connaissance, j’ai de la peine pour eux, ils n’ont rien à se dire. J’imagine que chaque geste est nouveau, ne serait-ce qu’une main sur un genoux, le partage d’un paquet de biscuit. Je vois qu’ils sont jeunes mariés car la fille qui a maximum mon âge a les poignets pleins de bracelets sur au moins 10 centimètres, et qu’elle doit garder au moins un mois après son mariage. Elle jette une bouteille en plastique par la fenêtre en se couchant sur moi, voilà une bonne idée de l’écologie et l’Inde, néante au quotidien ! Ici, 95 pourcent des mariages sont encore arrangés, surtout au Penjab qui est l’état le plus conservateur, et Anila nous confie que Simla est un grand lieu de voyage de noces.
Pose sur la route où l’on déguste un délicieux dhal et quelques chapatis. Alex et moi sommes devenus experts en dégustation de dhal, car nous sommes tous les deux en guest house et donc obligé de manger ce met aux lentilles midi et soir. Mais ne nous y trompons pas, le dhal revêt des couleurs, des assaisonnements très divers, qui vont du jaune au noir en passant par le rouge…Mon préféré est celui aux lentilles noires, avec des oignons et du gingembre, j’ai demandé à Babloo qui est le cuisinier de la guest house de m’apprendre à le faire…Et voilà que je me remets encore à parler de nourriture…L’Inde ne me changera pas totalement !!
Arrivée à Simla, nous sautons du bus avant que celui-ci ne monte trop haut, mais il y a trop de monde sur la route alors on ne se retrouve que quelques minutes après, aucun n’ayant réussi à sauter en même temps ! Et nous voilà aux pieds de montagnes immenses et impressionnantes, des rues grouillantes de vie et de petits commerces animés. Le comptoir d’une clinique dentaire, à même la rue, présente des dentiers tous plus appétissants les uns que les autres comme mon épicier cyclope de Chandigarh expose ses biscuits et ses différents types de lentilles… .Oui, il n’a qu’un œil, et c’est assez fréquent ici, mais cela ne l’empêche pas d’avoir une vision très gaie de la vie, et de m’offrir des caï quand le bus est en retard le matin. Donc, les rues de Simla, des escaliers, des rues en pentes, des cris partout, des couleurs, des odeurs de sale, et des marchands de fleurs cohabitent. De petits passages dont la montée récompense le touriste aventureux par l’une des plus belles vues de montagnes. L’air est plus frais…nous sommes à 2000 mètres et mes poumons le sentent, il nous faut nous poser quelques minutes pour reprendre nos esprits de petits citadins nantis dans la pollution et bercés par le ronron des rickshaws. « Respirez l’air pur les enfants », je le dis à mes copains en précisant que cette phrase vient de Pabé, mon grand-père maternel, à qui je pense beaucoup en ce moment. Il dit cela quand on se balade en montagne, dans les Vosges ou aux alentours de Strasbourg où mes grands-parents habitent. Ici, rien à voir, les habitants ont des gueules. Je veux dire des vraies gueules de montagnards. Certains ressemblent même à des mongols ou à des chinois. Tête ronde et plate, les yeux travaillés des rides du temps sont rieurs et légèrement plissés. D’autres ont des têtes d’afghans, les cheveux longs et sales, ils sont vêtus de gros gilets tricotés donc le dos comporte un sac à dos intégrés. Je ne sais pas encore à quoi cela sert.
Je me dis tout de suite que lorsqu’on vit dans un environnement aussi beau, on ne peut être que bon. Comme les fonctions vitales, les valeurs seraient liées entre elles, intrinsèquement. Car vraiment, c’est beau. Il suffit de se détourner du flan que l’on grimpe pour se voir offrir la vallée, que surplombe de l’autre côté l’Himalaya. J’ai du mal à croire que je suis au début de la plus grande chaîne de montagne du monde, un mythe presque, que je touche du bout des yeux…neiges éternelles d’un côté, pollution de la vallée de Chandigarh de l’autre…le choix est vite vu !
La ville comprend une rue principale, le Mall, qui est assez touristique, et ça fait bizarre car je ne suis plus habituée à voir des blancs, ça se remarque tout de suite ! Nous trouvons un hôtel pas trop cher et marchandons pour mettre deux lits par terre ce qui évite de payer une chambre en plus, et c’est plus convivial. Et puis nous abordons les hauteurs, et nous dirigeons vers le temple des singes, en l’honneur du dieu Hanuman. Mais en fait, il y a plus de singes dans la ville elle-même, et j’en ai assez peur. Il ne faut surtout pas les regarder sinon ils attaquent et vu comment ils se mordent entre eux en plein milieu de la rue, j’ai pas envie de leur proposer mon mollet…et puis je suis pas vaccinée contre la rage, alors bras dessus bras dessous avec Alex et Noëmie, on les évite soigneusement en regardant nos pieds entre deux poses, émerveillement oblige ! Des bâtons sont loués à l’entrée du temple pour éloigner les singes, (« singes, singes, petits singes » comme dirait ma mère…), mais nous n’en croisons pas un !! Il paraît qu’ils savent éplucher les bananes, ouvrir des canettes et manger du raisin en recrachant les pépins. Leurs attitudes humaines nous fascinent. L’un est accoudé à une barrière en regardant les touristes passer, comme le ferait un vieux blasé, à l’heure de la sieste, en posant nonchalamment son poignet sur sa cane, laissant retomber sa main nouée par l’effort et taillée par l’arthrose. Le singe, contrairement au vieux, préfère croiser les jambes, c’est plus chic, mais c’est fou ce qu’il est proche de l’homme…ou inversement ! Et je suis sûre que certains hommes mordent si on les regarde !
La montée jusqu’au temple est rude, il fait très chaud, la pente est abrupte et les singes insolents, je commence à respirer difficilement et Noëmie a mal au crâne…pauvres petits touristes mauviettes que nous sommes ! Le soir, dîner dans un restaurant que Renard nous indique (référence à Sylvain et Sylvette), ici, Anila, nous embarque dans un endroit très agréable, où des jeunes mariés viennent fêter leur voyage de noce. L’ambiance du couple à côté est à pleurer. Juste pas un mot ne s’échange, ni un regard, ni un sourire. Mais nous nous délectons d’un poulet épicé, et de légumes à la noix de coco…délice des papilles! Le lendemain matin, achat de Ventoline indienne au réveil (moins de 2 euros!!), et je prends seule le premier bus pour redescendre en urgence, car je viens de rester 10 heures en haletant, sans dormir, mes poumons en ont marre, et le yoga ne suffit plus ! Mais c’est promis, je reviens, dans un hôtel qui a un peu moins de poussière ! le bus du retour commence la route à moitié plein, que des hommes, et une blanche qui halète au milieu, mais le bus se rempli au fur et à mesure que l’on passe dans les villages de montagne. Des hommes sortent de nul part, au détour d’un virage où l’on n’aurait jamais juré qu’il y avait une activité…il est vrai qu’ils sont quand même 1, 2 milliard…il faut les caser, et ceux-là ont de la chance de goûter à ces paysages au quotidien, j’écris à mon ami Abhiranjan qu’il a bien de la chance d’avoir grandi là.
Mam Ouictoi'
Premier jour sur le campus de l’université.
Une heure de bus que je dois prendre près de chez moi à 7h40, et rentrer à 18heures, même si mon seul cours de la journée est à 12H, et que je n’ai pas de cours l’aprem…grrr. « have a sit, have a caï ! » (prononcer « tchaï ». Là renaissent des sensations de Madras, le thé à l’indienne, j’adore ! Je laisse refroidir un peu et saisis en une gorgée chaude et colorée la fine couche de crème que le lait a déposé. Proustianisme primaire, ok, mais instant-tanné de douceur alors que je ne comprends rien de la conversation « hinglish » qui se trame autour de moi, et qui pourtant me concerne. Vite, il faut que j’apprenne cette langue ! Ce thé est un délice, fait de thé noir, gingembre, cardamome, clou de girofle, eau, lait, sucre, on en trouve partout (5 roupies). C’est pas grave si je comprends rien, tout à cet instant n’est que sensation primaire, le sens n’est pas encore là, juste le goût et l’extase. Bien en dehors de la réalité triviale de la constitution de mon emploi du temps… Le caï est un rituel indien, moment de partage aussi, sous la chaleur qui point entre deux coupures d’électricité amenant l’air conditionné. Les indiens en sont fans (les fans sont aussi des ventilateurs accrochés au plafond, on se demande comment certains arrivent encore à tenir, par du scotch et deux fils électriques !)…et pourtant, ils tournent ! Les indiens rêvent tous de froid et de neige, et ne comprennent pas quand je sors la tête juste pour saisir un rayon de soleil, ils se persuadent que je suis trop polie avec leur pays ! Bon, j’avoue qu’au-delà de 38 degrés, c’est intenable, mais l’hiver va tourner autour de 5degrés donc je fais mes provisions !
L’université est un immense campus où sont les collèges de Pharmacie, Ingeneering, Architecture, Business et Hôtellerie où je vais enseigner en majorité. Le tout est bordé de verdure et d’arbres, de quelques singes et petits écureuils. L’espace est aéré, c’est un plaisir et une grande chance d’étudier dans de telles conditions. Bâtiment moderne et accueil chaleureux. Sangeet mam’ me présente à l’équipe pédagogique, tout le monde a l’air de vouloir apprendre le français, chance ! Mais quand on discute, je m’aperçoit que très peu parlent anglais, même les prof d’anglais parlent hindi entre elles, et les autres ont un anglais plus qu’approximatif…je me mets donc à l’hindi option apprendre-rapidement-pour-comprendre-les-blagues-et-ne-plus-regarder-que-mon-assiette-de-riz-et-dhal-au-repas ! Très peu des indiens que j’ai rencontré ont voyagé, les prof et étudiants connaissent un peu le Nord de l’Inde, mais rarement plus loin. Ils me demandent si la France est en Europe…alors pour faire comme eux, j’ai répondu que « oui »…en effet, ici, les gens répondent « oui » pour ne pas blesser la personne, même s’ils n’ont pas compris la question…je me suis retrouvée dans des situations marrantes, genre aller à l’opposé de mon but initial ! Donc maintenant je pose des questions ouvertes… Donc oui, la France est en Europe, mais par contre le français n’est pas plus parlé que ça au Japon, et, non, on ne peux pas aller au Canada en train pour un week-end depuis Paris !! Je m’aperçois là de la chance que j’ai de pouvoir bouger ainsi, et découvrir le monde, confronter ma culture. Beaucoup pensent qu’à mon âge (ils me donnent tous 25 ans) je suis mariée et que je m’habille en salwar kameez à Paris. S’ils savaient que je fais la bise à mes amis, tutoie mes parents (ici, « tum » pour un ami, « apse » pour un professeur ou les parents), que je mange du steak et que j’adore les lardons, que je fais de la fanfare, et que j’adore les déguisements et paroles de chanson de la Voiture 4 ! Que j’ai un petit ami et qu’on n’est pas mariés, que je peux rentrer chez moi sans avoir l’autorisation de mon père ou de mon grand frère… S’il savaient que j’ai déjà fait des petits boulots, que c’est normal pour un étudiant parisien, et que je sais m’occuper de me faire à manger. S’ils savaient que mon père a quatre filles, donc que j’ai trois sœurs et que j’en suis super fière. Ici, les filles sont nettement moins considérées que les garçons, car elles nécessitent une dote, et une éducation qui ne sera pas toujours rentable car beaucoup de femmes sont encore mères au foyer. N’avoir que des filles, c’est la honte, mais je garantie que mon père est très heureux. (Je ne précise pas que mes parents n’ont jamais été marié, ce serait trop violent !)
Une heure de bus que je dois prendre près de chez moi à 7h40, et rentrer à 18heures, même si mon seul cours de la journée est à 12H, et que je n’ai pas de cours l’aprem…grrr. « have a sit, have a caï ! » (prononcer « tchaï ». Là renaissent des sensations de Madras, le thé à l’indienne, j’adore ! Je laisse refroidir un peu et saisis en une gorgée chaude et colorée la fine couche de crème que le lait a déposé. Proustianisme primaire, ok, mais instant-tanné de douceur alors que je ne comprends rien de la conversation « hinglish » qui se trame autour de moi, et qui pourtant me concerne. Vite, il faut que j’apprenne cette langue ! Ce thé est un délice, fait de thé noir, gingembre, cardamome, clou de girofle, eau, lait, sucre, on en trouve partout (5 roupies). C’est pas grave si je comprends rien, tout à cet instant n’est que sensation primaire, le sens n’est pas encore là, juste le goût et l’extase. Bien en dehors de la réalité triviale de la constitution de mon emploi du temps… Le caï est un rituel indien, moment de partage aussi, sous la chaleur qui point entre deux coupures d’électricité amenant l’air conditionné. Les indiens en sont fans (les fans sont aussi des ventilateurs accrochés au plafond, on se demande comment certains arrivent encore à tenir, par du scotch et deux fils électriques !)…et pourtant, ils tournent ! Les indiens rêvent tous de froid et de neige, et ne comprennent pas quand je sors la tête juste pour saisir un rayon de soleil, ils se persuadent que je suis trop polie avec leur pays ! Bon, j’avoue qu’au-delà de 38 degrés, c’est intenable, mais l’hiver va tourner autour de 5degrés donc je fais mes provisions !
L’université est un immense campus où sont les collèges de Pharmacie, Ingeneering, Architecture, Business et Hôtellerie où je vais enseigner en majorité. Le tout est bordé de verdure et d’arbres, de quelques singes et petits écureuils. L’espace est aéré, c’est un plaisir et une grande chance d’étudier dans de telles conditions. Bâtiment moderne et accueil chaleureux. Sangeet mam’ me présente à l’équipe pédagogique, tout le monde a l’air de vouloir apprendre le français, chance ! Mais quand on discute, je m’aperçoit que très peu parlent anglais, même les prof d’anglais parlent hindi entre elles, et les autres ont un anglais plus qu’approximatif…je me mets donc à l’hindi option apprendre-rapidement-pour-comprendre-les-blagues-et-ne-plus-regarder-que-mon-assiette-de-riz-et-dhal-au-repas ! Très peu des indiens que j’ai rencontré ont voyagé, les prof et étudiants connaissent un peu le Nord de l’Inde, mais rarement plus loin. Ils me demandent si la France est en Europe…alors pour faire comme eux, j’ai répondu que « oui »…en effet, ici, les gens répondent « oui » pour ne pas blesser la personne, même s’ils n’ont pas compris la question…je me suis retrouvée dans des situations marrantes, genre aller à l’opposé de mon but initial ! Donc maintenant je pose des questions ouvertes… Donc oui, la France est en Europe, mais par contre le français n’est pas plus parlé que ça au Japon, et, non, on ne peux pas aller au Canada en train pour un week-end depuis Paris !! Je m’aperçois là de la chance que j’ai de pouvoir bouger ainsi, et découvrir le monde, confronter ma culture. Beaucoup pensent qu’à mon âge (ils me donnent tous 25 ans) je suis mariée et que je m’habille en salwar kameez à Paris. S’ils savaient que je fais la bise à mes amis, tutoie mes parents (ici, « tum » pour un ami, « apse » pour un professeur ou les parents), que je mange du steak et que j’adore les lardons, que je fais de la fanfare, et que j’adore les déguisements et paroles de chanson de la Voiture 4 ! Que j’ai un petit ami et qu’on n’est pas mariés, que je peux rentrer chez moi sans avoir l’autorisation de mon père ou de mon grand frère… S’il savaient que j’ai déjà fait des petits boulots, que c’est normal pour un étudiant parisien, et que je sais m’occuper de me faire à manger. S’ils savaient que mon père a quatre filles, donc que j’ai trois sœurs et que j’en suis super fière. Ici, les filles sont nettement moins considérées que les garçons, car elles nécessitent une dote, et une éducation qui ne sera pas toujours rentable car beaucoup de femmes sont encore mères au foyer. N’avoir que des filles, c’est la honte, mais je garantie que mon père est très heureux. (Je ne précise pas que mes parents n’ont jamais été marié, ce serait trop violent !)
dimanche 6 septembre 2009
Quelques vues chandigariennes...
Quelques photos pour vous donner un petit goût de la vie à Chandigarh. Tout les indiens disent que cette ville, ce n'est pas l'Inde, et il est vrai qu'elle est relativement propre (on parle ici avec des critères indiens, évidemment!), et très bien ordonnée, "grâce" à l'architecture de Le Corbusier. En effet, la ville est un quadrillage de secteurs de 1km sur 1km, donc chacun comporte plus ou moins son propre supermarché, sa pharmacie, son tailleur, sa crèche pour enfants "from working mothers". Les femmes qui travaillent sont plus nombreuses en moyenne ici, et le taux d'alphabétisation est très élevé.
Voici quelques vues de Chandigarh...
Le dos d'un rick-chowvala de nuit (chauffeur de rick-chow), ils pédalent avec une charette et jusqu'à 4 passagers. C'est assez dingue, d'autant qu'ils ont des cuisses toutes maigrelettes... Ils ont tous un foulard qui sert à essuyer la transpiration (miam), ou ) protéger du soleil. La plupart sont des filous qui veulent entuber tout le monde, peu aimables, ils n'ont jamais de monnaie et ont une fâcheuse tendance à se perdre dans les rues de la ville pour avoir des roupies en plus. Mes premiers cours de hindi sont "comment ne pas se faire enfler par les rick-chowvalas!!" Mais sur cette photo, le blanc de la chemise, bien quesale, ressort dans la nuit, et la grisaille de ces cheveux, et puis il était sympa celui là, il m'a même dit merci ("dhanyavad") quand on s'est quitté.
Petite fille de mon quartier. Prendre les gens en photo est assez difficile...je passe assez pour une touriste comme ça, mais il est vrai que certains visages sont magnifiques, et les turbans sikhs font ressortir la profondeur des regards, de leurs mille couleurs...
Et voici Alex, Claire et Amouda devant l'Alliance Française Le Corbusier, juste avant d'y passer une semaine pour les épreuves de DELF et DALF (diplômes de langue française pour étrangers...) Nous sommes de la même promo de tuteurs, et ils sont rattachés à l'Aliance de Chandigarh pour ces épreuves. Alex enseigne à Kurukshtra, Claire à Amritsar et Amouda à Dehradun. Ca a fait du bien de les retrouver le temps d'une semaine, on est allé se faire une pizza, et découvert la ville ensemble! Le bonheur entre deux plats de riz et de dahl!!
Bon, vous vouliez une photo en salwar kameez, en voilà une, le salwar est orange foncé, la kameez orange clair, et la dupatta bleu marine, j'aimais bien cets trois couleurs ensemble, mais ici, l'esthétique veut que tout soit assorti (surtout la dupatta au salwar...tout un art)
Ma super copine ici, c'est Shanti la fourmie, quand j'ai vu ça pour la première fois, j'ai eu un peu peur, mais en fait, les fourmis ici sont toutes de taille ogéèmisée...tant qu'elles ramènent pas leurs copains les cafards...
Et voici deux vues de ma chambre, tout est donc vert, et moi qui voulais partir à la campagne si jamais je restais en France...c'est gagné!
Voici quelques vues de Chandigarh...
Petite fille de mon quartier. Prendre les gens en photo est assez difficile...je passe assez pour une touriste comme ça, mais il est vrai que certains visages sont magnifiques, et les turbans sikhs font ressortir la profondeur des regards, de leurs mille couleurs...
Et voici Alex, Claire et Amouda devant l'Alliance Française Le Corbusier, juste avant d'y passer une semaine pour les épreuves de DELF et DALF (diplômes de langue française pour étrangers...) Nous sommes de la même promo de tuteurs, et ils sont rattachés à l'Aliance de Chandigarh pour ces épreuves. Alex enseigne à Kurukshtra, Claire à Amritsar et Amouda à Dehradun. Ca a fait du bien de les retrouver le temps d'une semaine, on est allé se faire une pizza, et découvert la ville ensemble! Le bonheur entre deux plats de riz et de dahl!!
Bon, vous vouliez une photo en salwar kameez, en voilà une, le salwar est orange foncé, la kameez orange clair, et la dupatta bleu marine, j'aimais bien cets trois couleurs ensemble, mais ici, l'esthétique veut que tout soit assorti (surtout la dupatta au salwar...tout un art)
Ma super copine ici, c'est Shanti la fourmie, quand j'ai vu ça pour la première fois, j'ai eu un peu peur, mais en fait, les fourmis ici sont toutes de taille ogéèmisée...tant qu'elles ramènent pas leurs copains les cafards...
Et voici deux vues de ma chambre, tout est donc vert, et moi qui voulais partir à la campagne si jamais je restais en France...c'est gagné!
samedi 5 septembre 2009
Petites news en vrac...
Après quelques débuts un peu rude de tourista, solitude et désorientations diverses dans la guest house où je suis censée rester toute l'année je prends enfin mes marques dans cette jolie ville de Chandigarh, appellée, "The city beautiful"!...Je viens à peine d'avoir le droit d'avoir mon propre appart, grace à l'intervention de l'Ambassade, parceque au début, ils m'ont quand même dit que je me ferai tuer et cambrioler, c'est sûr!! Enfin, le décalage est pour tout le monde, c'est la première fois qu'ils ont à faire avec une européenne, et je suis la seule étrangère sur un campus de 4500 étudiants... donc ici, on vit chez ses parents pour aller vivre chez ceux...du mari! Donc quand je dis que je vivais seule à Paris, ils me prennent pour une fille indigne. Et ici, même les filles les plus modernes n'ont pas le droit de sortir le soir ou même dans la journée sans l'aval des parents...ou du grand frère qui reste une figure emblématique de la famille indienne. Des profs de 28 ans se font préparer leur déjeuner par leur Mum, donc je comprends leur incompréhension face à ma facilité d'adaptation à la ville et à mes projets (recevoir des amis chez moi, cuisiner, voyager, avoir un vélo...)
Journée à l'école primaire où je vais donner des cours aux petits
Voici ma classe, déguisée en Ganesha, Krisna à gauche avec sa flûte, Yasoda, et les autres feront les gardes, la rivière à franchir...
Aujourd'hui, célébration de l'Independance Day (15 Août) et fête de Lord Ganesha. Mises en scène, chants, danses.
Depuis une semaine que je suis dans l'école à attendre je ne sais quoi pendant des heures et boire du caï, je les ai vu préparer leurs déguisements et accessoires. Ils sont adorables, dans leurs petits uniformes, les petits sukhs avec leur petits turbans. Le sikhisme est une des religions les plus présentes au Penjab, c'est un culte monothéiste inspiré de la doctrine de 10 gurus, issus de l'hindouisme, et notemment Guru Nanak, qui vécut au 16ème siècle. Ca a l'air très intéressant, je vais creuser la question, ils semblent plus régits par des valeurs que des dogmes figés, et il faut que les religions indiennes s'immmiscent de façon extraordinaires dans le quotidien des gens, c'est fascinant! Un ami hindou chez qui je suis allée avait sur son mur un énorme poster de Guru Nanak...et en dessous un slogan pour vendre du dentifrice...j'ai pas trop compris le lien, mais on voir donc que la religion est entièrement affaire publique et partage avant tout... Les représentations des dieux sont partout, depuis les porches de maisons jusqu'aux parsoleils des cars scolaires qui servent plus à mater les minettes que regarder les potentiels dangers!! Les hommes sikhs n'ont pas le droit de se couper les cheveux ni la barbe, pour respecter toute créature divine (les vrais de vrais sont aussi végétariens comme beaucoup ici), et ils portent le tout dans un turban majestueux. Les sikhs ont toujours sur eux un pègne, et une sorte de poignard, pour pouvoir se défendre en cas... La plupart sont issus de classes guerrières, sont donc bien bâtis et grands contrairement à a plupart des indiens!
Journée à l'école primaire où je vais donner des cours aux petits
Aujourd'hui, célébration de l'Independance Day (15 Août) et fête de Lord Ganesha. Mises en scène, chants, danses.
Depuis une semaine que je suis dans l'école à attendre je ne sais quoi pendant des heures et boire du caï, je les ai vu préparer leurs déguisements et accessoires. Ils sont adorables, dans leurs petits uniformes, les petits sukhs avec leur petits turbans. Le sikhisme est une des religions les plus présentes au Penjab, c'est un culte monothéiste inspiré de la doctrine de 10 gurus, issus de l'hindouisme, et notemment Guru Nanak, qui vécut au 16ème siècle. Ca a l'air très intéressant, je vais creuser la question, ils semblent plus régits par des valeurs que des dogmes figés, et il faut que les religions indiennes s'immmiscent de façon extraordinaires dans le quotidien des gens, c'est fascinant! Un ami hindou chez qui je suis allée avait sur son mur un énorme poster de Guru Nanak...et en dessous un slogan pour vendre du dentifrice...j'ai pas trop compris le lien, mais on voir donc que la religion est entièrement affaire publique et partage avant tout... Les représentations des dieux sont partout, depuis les porches de maisons jusqu'aux parsoleils des cars scolaires qui servent plus à mater les minettes que regarder les potentiels dangers!! Les hommes sikhs n'ont pas le droit de se couper les cheveux ni la barbe, pour respecter toute créature divine (les vrais de vrais sont aussi végétariens comme beaucoup ici), et ils portent le tout dans un turban majestueux. Les sikhs ont toujours sur eux un pègne, et une sorte de poignard, pour pouvoir se défendre en cas... La plupart sont issus de classes guerrières, sont donc bien bâtis et grands contrairement à a plupart des indiens!
"L'Inde est un projet inachevé", Article "Libération", 04/09/09, interview Tarun Tejpal par Nathalie Levisalles
Voici un article intéressant que je vient de lire, et qui montre que l'Inde est décidément un pays où on peut encore avoir des couilles en politique...tout en étant une femme, et porter le traditionnel sari...lisez plutôt...
"Tarun Tejpal, écrivain et journaliste, est, à 46 ans, l’un des hommes les plus influents du paysage politique et médiatique indien. Il a fondé le site d’information Tehelka.com, et le magazine du même nom, qui sont les meilleurs outils d’investigation de la presse indienne. En 2001, Tehelka avait révélé une affaire de corruption, fait tomber le ministre de la Défense, George Fernandes, et ébranlé tout le gouvernement. Cela avait valu à son fondateur trois années de menaces de mort, de harcèlement moral et économique.
Tarun Tejpal a aussi été éditeur, il a publié il y a douze ans le Dieu des petits riens d’Arundhati Roy. En 2005, son magnifique roman Loin de Chandigarh a été publié en français par Buchet-Chastel. Cette semaine sort en France son deuxième roman.
Dans Histoire de mes assassins, qui raconte l’histoire d’un journaliste menacé de mort et surtout celle de ses cinq assassins potentiels, Tejpal fait un portrait du pays pauvre, violent et corrompu qui se cache derrière le miracle économique indien. Grand, chaleureux et speedé, il est venu à Paris pour être notre rédacteur en chef invité.
Votre précédent roman, «Loin de Chandigarh», parlait de l’amour et du désir. «Histoire de mes assassins» est un roman de la violence.
C’est vrai. Je pense que, fondamentalement, la violence est une émotion aussi puissante que l’amour. Ce sont sans doute les deux émotions les plus puissantes qui puissent exister. Ce roman décrit toutes sortes de violences, émotionnelles, physiques, psychologiques. Histoire de mes assassins parle du sous-prolétariat, ça se passe en Inde, mais ça pourrait être dans n’importe quel pays.
Ces assassins, ces cinq hommes sont nés du mauvais côté. Fondamentalement, avant de faire des victimes, ils ont eux-mêmes été des victimes. On a tendance, en Inde en particulier, à imaginer que les sous-prolétaires n’ont pas vraiment de vie émotionnelle riche et complexe, ce sont juste des animaux qui mangent et meurent. Mais tout le monde a une vie émotionnelle complexe, les assassins aussi. Ce que j’ai voulu faire ici, c’est à la fois saisir et restaurer la dignité et la complexité de ces vies en remontant à l’enfance de chacun des assassins. Dans l’enfance, nous sommes tous innocents.
C’est aussi une réflexion sur le pouvoir.
Ce livre est une exploration du pouvoir, notamment du pouvoir de l’Etat, qui est énorme. Dans ma propre vie, ces dix dernières années, c’est devenu un thème dominant : le pouvoir, sa fondamentale absence de noblesse, et son implacabilité aussi. Encore une fois, cette histoire pourrait se passer n’importe où. Une partie de ce qui arrive au narrateur fait penser au Château de Kafka. Dans la vraie vie, le pouvoir opère dans une grande opacité, c’est sa nature, rien ne devient jamais totalement clair.
Ce roman est donc une exploration du pouvoir, et aussi de la violence. Ces thèmes sont universels, mais ils sont particulièrement importants en Inde. De manière très étrange, l’Inde a une image de société tolérante et non violente, mais il n’y a absolument aucune vérité là-dedans : nous sommes une des plus cruelles et violentes sociétés qui existent au monde. Nous pratiquons toutes les sortes de violences : religieuse, sexuelle, de caste, domestique, envers les enfants et les animaux…
Mais, à cause d’hommes comme Bouddha et le Mahatma Gandhi, on a l’idée d’une Inde non violente. Pourtant, si on regarde dans l’histoire, il n’y a aucun signe qu’elle ait été non violente, au contraire. En fait, curieusement, la raison pour laquelle d’incroyables penseurs et réformateurs comme Bouddha et Gandhi sont apparus, c’est justement pour contrer cette grande violence.
Les hindous eux-mêmes, et je suis hindou, se racontent des histoires en imaginant qu’ils ont une religion non violente, regardez : tous leurs dieux sont armés !
Ce récit s’attaque encore à deux ou trois choses sur l’Inde qui sont acceptées par la pub et par certains médias. La «Shining India» par exemple, l’Inde au succès éclatant, l’Inde qui prospère… En fait, la vérité de l’Inde, c’est qu’il y a près de 400 millions de gens qui vivent avec moins d’un dollar par jour. Ce livre va contre ce récit stupide de la «Shining India».
Pour moi, un grand et bon roman doit saisir des lieux communs acceptés par tous et les questionner, les subvertir. Dans Chandigarh, j’ai travaillé sur d’autres choses, l’amour, le désir, en essayant de subvertir les lieux communs. Le travail du romancier n’est pas d’enjoliver la réalité, mais de la subvertir, de se demander ce qu’est la nature des choses leur raison d’être.
Un grand et bon roman doit aussi, dans une certaine mesure, vous mettre mal à l’aise. Même qu’il vous fait aussi du bien, même s’il vous réchauffe et vous rassure, il doit aussi vous forcer à réfléchir et à questionner vos certitudes. Ils ne sont pas censés être des somnifères, ils sont censés vous réveiller.
Ça fait longtemps que vous réfléchissez au pouvoir ?
Ça fait longtemps bien sûr mais, ces dix dernières années, j’ai été très profondément plongé là-dedans parce que j’ai été en opposition avec l’Etat, et ça m’a permis d’examiner la nature du pouvoir. En un sens, les gens de ma classe en Inde sont du bon côté du pouvoir. Par certains côtés, nous «sommes» le pouvoir. Mais on ne comprend jamais le fonctionnement démoniaque du pouvoir tant qu’il travaille en notre faveur.
En fait, c’est seulement quand on s’oppose au pouvoir, qu’on commence à en prendre la mesure. Dans mon cas, à cause de Tehelka, je me suis opposé au pouvoir encore et encore, et ça m’a donné une fabuleuse occasion de voir comment il fonctionnait.
Je pense profondément qu’au cœur de toute entreprise humaine, il y a le pouvoir. Si on ne comprend pas ça, qu’on soit américain ou français ou indien, on ne comprend pas comment les hommes modèlent la société. Prendre le pouvoir, l’exercer, le maintenir, c’est le grand truc. Et pour moi, en tant qu’écrivain, c’est la question la plus importante. Il ne s’agit pas d’écrire de la jolie prose, avec des gentils personnages. Il s’agit de comprendre la brutalité du pouvoir. Et c’est ce que font les grands livres. Pour moi, le plus grand livre de l’histoire de la littérature, c’est le Mahabharata, hé bien, tout l’effort de ce roman d’un million de mots, c’est de comprendre ce qu’est le pouvoir et comment les hommes doivent se conduire. Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est mal.
Dans le roman, un de mes personnages dit : «le pouvoir est le moteur. Le sexe et l’argent sont les lubrifiants du pouvoir». Mais c’est évident, nous le savons tous. Y compris votre président, y compris Berlusconi. Depuis 5 000 ans, depuis l’aube de la civilisation, le pouvoir est allé main dans la main avec le lubrifiant de l’argent et du sexe, ou du plaisir.
Quel est le rôle du journalisme dans une démocratie ?
J’ai toujours dit que, idéalement, le journalisme devrait travailler pour le bien public. La démocratie a trois grandes structures : l’argent, le pouvoir politique et les médias. L’argent et le pouvoir vont toujours ensemble, pour le bénéfice l’un de l’autre.
Dans les démocraties modernes, le journalisme est censé être le joker à l’arrière. A Tehelka, nous pensons que le travail d’un journaliste est de contrôler le pouvoir et l’argent. Il ne s’agit pas de les attaquer ou de les annihiler, mais il faut savoir que le pouvoir et l’argent, à cause de leur métabolisme, sont intrinsèquement codés pour l’excès et l’abus. C’est vrai pour toutes les cultures et les époques, depuis des temps immémoriaux. Le job du journaliste est donc de s’assurer qu’ils se conduisent correctement, qu’ils se tiennent bien. En cela, les journalistes sont les voix et les représentants du public.
Il y a quelques mois, vous avez écrit une lettre ouverte à Sonia Gandhi («Chère Sonia Gandhi, je vous en prie…», Libération, daté du 11 juin). Que pensez-vous d’elle ?
Malgré moi, année après année, je me suis mis à l’admirer de plus en plus. L’Inde est le pays du monde le plus difficile et le plus complexe à administrer : une démocratie de 1,2 milliard d’habitants, une mosaïque de peuples et de religions, la deuxième plus grande communauté musulmane, 250 millions de dalits (intouchables), 30 langues dominantes, 500 dialectes… Dans ces conditions, le risque de faire des choses stupides est extrêmement élevé. Hé bien, c’est remarquable, cette femme a réussi à ne pas se ridiculiser, à se conduire avec beaucoup de sagesse et à rester en faveur des pauvres et des miséreux. Je pense que tous les gens au pouvoir en Inde devraient tout le temps être pour les pauvres parce que nous sommes absolument et de manière déchirante un pays de misère, le niveau de pauvreté est effrayant, nous ne pouvons nourrir nos enfants, ni leur donner une éducation, ils sont des centaines de millions sur les routes. Et certains parlent de la «Shining India » ! Sonia Gandhi, elle, comprend fondamentalement ce qui est important. Dans un pays comme l’Inde, le pouvoir politique doit rester engagé.
Quand je vois le parcours qu’elle a fait, une jeune fille italienne arrivant en Inde, traversant des tragédies personnelles, l’assassinat de sa belle-mère puis de son mari, craignant pour sa vie et celle de ses enfants, quand je vois qu’elle réussit à arriver où elle est, le plus puissant personnage politique du sous-continent, c’est extraordinaire. Il y a forcément une étonnante force de caractère derrière ça. Et elle a bien élevé ses enfants. Rahul Gandhi, 39 ans, est très bien. De manière constante, il a montré qu’il poussait en faveur des pauvres. Pour moi, en Inde, les gens riches peuvent s’occuper d’eux-mêmes, les gens de ma classe aussi, mais le job des gens au pouvoir est de s’occuper des miséreux.
Comment évaluez-vous l’état de l’Inde, soixante ans après son indépendance ?
C’est une nation qui est encore en devenir et qui reste un endroit très difficile et complexe. On a survécu en tant que démocratie électorale. Beaucoup de promesses ont été tenues, et beaucoup de promesses n’ont pas été tenues. On est toujours un pays très pauvre. On a eu de grandes réussites et de grands échecs. On est un projet inachevé. La bonne nouvelle, c’est qu’on n’a pas échoué. La mauvaise nouvelle, c’est qu’on n’a pas réussi. Notre plus grand atout, c’est le fait que la vision fondatrice était spectaculaire. Des hommes comme Gandhi et Nehru étaient étonnants. La vision fondatrice était très pure, elle était exaltante, surtout quand on la compare avec la vision des autres pays postcoloniaux, qui se sont depuis longtemps effondrés. La seule différence entre l’Inde et le reste du monde postcolonial, c’est la vision fondatrice. Et cette vision d’une Inde libérale, séculière, une république démocratique, engagée envers les plus pauvres, nous l’avons beaucoup abîmée, mais elle tient toujours le coup. C’est cette idée originelle qui nous a permis de survivre."
"Tarun Tejpal, écrivain et journaliste, est, à 46 ans, l’un des hommes les plus influents du paysage politique et médiatique indien. Il a fondé le site d’information Tehelka.com, et le magazine du même nom, qui sont les meilleurs outils d’investigation de la presse indienne. En 2001, Tehelka avait révélé une affaire de corruption, fait tomber le ministre de la Défense, George Fernandes, et ébranlé tout le gouvernement. Cela avait valu à son fondateur trois années de menaces de mort, de harcèlement moral et économique.
Tarun Tejpal a aussi été éditeur, il a publié il y a douze ans le Dieu des petits riens d’Arundhati Roy. En 2005, son magnifique roman Loin de Chandigarh a été publié en français par Buchet-Chastel. Cette semaine sort en France son deuxième roman.
Dans Histoire de mes assassins, qui raconte l’histoire d’un journaliste menacé de mort et surtout celle de ses cinq assassins potentiels, Tejpal fait un portrait du pays pauvre, violent et corrompu qui se cache derrière le miracle économique indien. Grand, chaleureux et speedé, il est venu à Paris pour être notre rédacteur en chef invité.
Votre précédent roman, «Loin de Chandigarh», parlait de l’amour et du désir. «Histoire de mes assassins» est un roman de la violence.
C’est vrai. Je pense que, fondamentalement, la violence est une émotion aussi puissante que l’amour. Ce sont sans doute les deux émotions les plus puissantes qui puissent exister. Ce roman décrit toutes sortes de violences, émotionnelles, physiques, psychologiques. Histoire de mes assassins parle du sous-prolétariat, ça se passe en Inde, mais ça pourrait être dans n’importe quel pays.
Ces assassins, ces cinq hommes sont nés du mauvais côté. Fondamentalement, avant de faire des victimes, ils ont eux-mêmes été des victimes. On a tendance, en Inde en particulier, à imaginer que les sous-prolétaires n’ont pas vraiment de vie émotionnelle riche et complexe, ce sont juste des animaux qui mangent et meurent. Mais tout le monde a une vie émotionnelle complexe, les assassins aussi. Ce que j’ai voulu faire ici, c’est à la fois saisir et restaurer la dignité et la complexité de ces vies en remontant à l’enfance de chacun des assassins. Dans l’enfance, nous sommes tous innocents.
C’est aussi une réflexion sur le pouvoir.
Ce livre est une exploration du pouvoir, notamment du pouvoir de l’Etat, qui est énorme. Dans ma propre vie, ces dix dernières années, c’est devenu un thème dominant : le pouvoir, sa fondamentale absence de noblesse, et son implacabilité aussi. Encore une fois, cette histoire pourrait se passer n’importe où. Une partie de ce qui arrive au narrateur fait penser au Château de Kafka. Dans la vraie vie, le pouvoir opère dans une grande opacité, c’est sa nature, rien ne devient jamais totalement clair.
Ce roman est donc une exploration du pouvoir, et aussi de la violence. Ces thèmes sont universels, mais ils sont particulièrement importants en Inde. De manière très étrange, l’Inde a une image de société tolérante et non violente, mais il n’y a absolument aucune vérité là-dedans : nous sommes une des plus cruelles et violentes sociétés qui existent au monde. Nous pratiquons toutes les sortes de violences : religieuse, sexuelle, de caste, domestique, envers les enfants et les animaux…
Mais, à cause d’hommes comme Bouddha et le Mahatma Gandhi, on a l’idée d’une Inde non violente. Pourtant, si on regarde dans l’histoire, il n’y a aucun signe qu’elle ait été non violente, au contraire. En fait, curieusement, la raison pour laquelle d’incroyables penseurs et réformateurs comme Bouddha et Gandhi sont apparus, c’est justement pour contrer cette grande violence.
Les hindous eux-mêmes, et je suis hindou, se racontent des histoires en imaginant qu’ils ont une religion non violente, regardez : tous leurs dieux sont armés !
Ce récit s’attaque encore à deux ou trois choses sur l’Inde qui sont acceptées par la pub et par certains médias. La «Shining India» par exemple, l’Inde au succès éclatant, l’Inde qui prospère… En fait, la vérité de l’Inde, c’est qu’il y a près de 400 millions de gens qui vivent avec moins d’un dollar par jour. Ce livre va contre ce récit stupide de la «Shining India».
Pour moi, un grand et bon roman doit saisir des lieux communs acceptés par tous et les questionner, les subvertir. Dans Chandigarh, j’ai travaillé sur d’autres choses, l’amour, le désir, en essayant de subvertir les lieux communs. Le travail du romancier n’est pas d’enjoliver la réalité, mais de la subvertir, de se demander ce qu’est la nature des choses leur raison d’être.
Un grand et bon roman doit aussi, dans une certaine mesure, vous mettre mal à l’aise. Même qu’il vous fait aussi du bien, même s’il vous réchauffe et vous rassure, il doit aussi vous forcer à réfléchir et à questionner vos certitudes. Ils ne sont pas censés être des somnifères, ils sont censés vous réveiller.
Ça fait longtemps que vous réfléchissez au pouvoir ?
Ça fait longtemps bien sûr mais, ces dix dernières années, j’ai été très profondément plongé là-dedans parce que j’ai été en opposition avec l’Etat, et ça m’a permis d’examiner la nature du pouvoir. En un sens, les gens de ma classe en Inde sont du bon côté du pouvoir. Par certains côtés, nous «sommes» le pouvoir. Mais on ne comprend jamais le fonctionnement démoniaque du pouvoir tant qu’il travaille en notre faveur.
En fait, c’est seulement quand on s’oppose au pouvoir, qu’on commence à en prendre la mesure. Dans mon cas, à cause de Tehelka, je me suis opposé au pouvoir encore et encore, et ça m’a donné une fabuleuse occasion de voir comment il fonctionnait.
Je pense profondément qu’au cœur de toute entreprise humaine, il y a le pouvoir. Si on ne comprend pas ça, qu’on soit américain ou français ou indien, on ne comprend pas comment les hommes modèlent la société. Prendre le pouvoir, l’exercer, le maintenir, c’est le grand truc. Et pour moi, en tant qu’écrivain, c’est la question la plus importante. Il ne s’agit pas d’écrire de la jolie prose, avec des gentils personnages. Il s’agit de comprendre la brutalité du pouvoir. Et c’est ce que font les grands livres. Pour moi, le plus grand livre de l’histoire de la littérature, c’est le Mahabharata, hé bien, tout l’effort de ce roman d’un million de mots, c’est de comprendre ce qu’est le pouvoir et comment les hommes doivent se conduire. Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est mal.
Dans le roman, un de mes personnages dit : «le pouvoir est le moteur. Le sexe et l’argent sont les lubrifiants du pouvoir». Mais c’est évident, nous le savons tous. Y compris votre président, y compris Berlusconi. Depuis 5 000 ans, depuis l’aube de la civilisation, le pouvoir est allé main dans la main avec le lubrifiant de l’argent et du sexe, ou du plaisir.
Quel est le rôle du journalisme dans une démocratie ?
J’ai toujours dit que, idéalement, le journalisme devrait travailler pour le bien public. La démocratie a trois grandes structures : l’argent, le pouvoir politique et les médias. L’argent et le pouvoir vont toujours ensemble, pour le bénéfice l’un de l’autre.
Dans les démocraties modernes, le journalisme est censé être le joker à l’arrière. A Tehelka, nous pensons que le travail d’un journaliste est de contrôler le pouvoir et l’argent. Il ne s’agit pas de les attaquer ou de les annihiler, mais il faut savoir que le pouvoir et l’argent, à cause de leur métabolisme, sont intrinsèquement codés pour l’excès et l’abus. C’est vrai pour toutes les cultures et les époques, depuis des temps immémoriaux. Le job du journaliste est donc de s’assurer qu’ils se conduisent correctement, qu’ils se tiennent bien. En cela, les journalistes sont les voix et les représentants du public.
Il y a quelques mois, vous avez écrit une lettre ouverte à Sonia Gandhi («Chère Sonia Gandhi, je vous en prie…», Libération, daté du 11 juin). Que pensez-vous d’elle ?
Malgré moi, année après année, je me suis mis à l’admirer de plus en plus. L’Inde est le pays du monde le plus difficile et le plus complexe à administrer : une démocratie de 1,2 milliard d’habitants, une mosaïque de peuples et de religions, la deuxième plus grande communauté musulmane, 250 millions de dalits (intouchables), 30 langues dominantes, 500 dialectes… Dans ces conditions, le risque de faire des choses stupides est extrêmement élevé. Hé bien, c’est remarquable, cette femme a réussi à ne pas se ridiculiser, à se conduire avec beaucoup de sagesse et à rester en faveur des pauvres et des miséreux. Je pense que tous les gens au pouvoir en Inde devraient tout le temps être pour les pauvres parce que nous sommes absolument et de manière déchirante un pays de misère, le niveau de pauvreté est effrayant, nous ne pouvons nourrir nos enfants, ni leur donner une éducation, ils sont des centaines de millions sur les routes. Et certains parlent de la «Shining India » ! Sonia Gandhi, elle, comprend fondamentalement ce qui est important. Dans un pays comme l’Inde, le pouvoir politique doit rester engagé.
Quand je vois le parcours qu’elle a fait, une jeune fille italienne arrivant en Inde, traversant des tragédies personnelles, l’assassinat de sa belle-mère puis de son mari, craignant pour sa vie et celle de ses enfants, quand je vois qu’elle réussit à arriver où elle est, le plus puissant personnage politique du sous-continent, c’est extraordinaire. Il y a forcément une étonnante force de caractère derrière ça. Et elle a bien élevé ses enfants. Rahul Gandhi, 39 ans, est très bien. De manière constante, il a montré qu’il poussait en faveur des pauvres. Pour moi, en Inde, les gens riches peuvent s’occuper d’eux-mêmes, les gens de ma classe aussi, mais le job des gens au pouvoir est de s’occuper des miséreux.
Comment évaluez-vous l’état de l’Inde, soixante ans après son indépendance ?
C’est une nation qui est encore en devenir et qui reste un endroit très difficile et complexe. On a survécu en tant que démocratie électorale. Beaucoup de promesses ont été tenues, et beaucoup de promesses n’ont pas été tenues. On est toujours un pays très pauvre. On a eu de grandes réussites et de grands échecs. On est un projet inachevé. La bonne nouvelle, c’est qu’on n’a pas échoué. La mauvaise nouvelle, c’est qu’on n’a pas réussi. Notre plus grand atout, c’est le fait que la vision fondatrice était spectaculaire. Des hommes comme Gandhi et Nehru étaient étonnants. La vision fondatrice était très pure, elle était exaltante, surtout quand on la compare avec la vision des autres pays postcoloniaux, qui se sont depuis longtemps effondrés. La seule différence entre l’Inde et le reste du monde postcolonial, c’est la vision fondatrice. Et cette vision d’une Inde libérale, séculière, une république démocratique, engagée envers les plus pauvres, nous l’avons beaucoup abîmée, mais elle tient toujours le coup. C’est cette idée originelle qui nous a permis de survivre."
mercredi 26 août 2009
Indian style!
Parlons-en des indiens, il serait temps ! Les premiers que l’on voit sont de dos. Ils pissent contre un mur le long des routes. Ou alors ils crachent…faut que ça sorte quoi ! Les premiers regards se font sous une mèche de cheveux, bien rangés et lissés au peigne et gel, séparés soigneusement par une raie sur le côté. Sous leurs yeux pétillants se trouve souvent une moustache taillée et travaillée. This means « Made in India » ! Sinon, rares sont ceux qui échappent au marcel, sous-vêtement des plus sexy sous chemise ou sous T-shirt, qui se dessine par l’absence de transpiration…virilité en creux ! Ici, il faut accepter de vivre mouillé dès le matin ! Les femmes sont pour la plupart en salwar-kameez, tenue que j’ai aussi adopté pour le quotidien universitaire. Pantalon large resserré aux mollets et chevilles et longue chemise. A cela s’ajoute la « dupatta », longue écharpe portée sur la poitrine afin de masquer une trop ostensible féminité ! cette « dupatta » sert à tout, souvent assortie au pantalon, elle essuie la sueur, protège de la pluie, accueille un bébé endormi, les courses familiales, et torche même les petites fesses nourrissones quand celles-ci vivent malheureusement dans la rue… Sinon, les femmes en jouent avec majesté, comme elles le font avec le pan de leur sari. Ce fameux bout de tissu de 7 mètres de long s’arrange sur un jupon, avec des plis et un pan sur la poitrine passant sur l’épaule gauche. Cet habit ancestral se porte de toutes les couleurs et donne vie lui-même aux paysages verdoyants de Chandigarh. Il est porté de façon différentes selon les régions, les castes, les religions et les activités de la journée. Certaines le font passer entre les jambes, d’autres sur la tête…
N'oublions pas les nombreux bijoux et signes dont beaucoup sont des symboles religieux ou sociaux. Les femmes mariées portent le bindu, ou tika rouge (point entre les deux yeux), et une raie de pâte rouge à la racine des cheveux. Cette couleur est symbole de l’épanouissement conjugal…les mariages arrangés étant encore très courants, il faut bien se persuader de son bonheur ! Ensuite, bracelets, bagues diverses. Henné sur les mains, tradition musulmane magnifique, j’irai m’en faire un jour, promis ! Les hommes portent souvent des bagues et marques sur le front. Ces couleurs ressortent sur leurs peaux brunes, c’est superbe !
Malheureusement, quand les filles s’habillent « à l’occidentale », cela devient vite vulgaire, et cela me rappelle l’Arménie, où la mondialisation semble n’avoir apporté que les dérives stéréotypées et ultra-sexuées des tenues féminines, au dépens de l’élégance habituelle des femmes indiennes…car elle sont belles !
Arrivée à Chandigarh!
Arrivée à Chandigarh. Calme, vert, vaches, la pollution est très faible, on se croirait dans un village du pays basque ! Le contraste avec Delhi est flagrant. Beaucoup de solitude, je commence à faire comprendre à l’administration de l’université que je ne vais pas vivre dans une guest-house pendant un an, sans cuisine, et surtout avec obligation de rentrer avant 21heures…! Dimanche on me réveille à 6h45 pour le petit dej, je veux bien qu’on soit lève tôt et qu’on n’aille pas à la messe le dimanche ici, mais quand même…avec une planche de bois pour lit et un seau d’eau pour douche, j’aimerai au moins dormir un peu ! La ville est vide. Tout est vert, seuls les ricks chow et cycles ricks chow montrent qu’on est en Inde. Je pense d’ailleurs que vu le trafic, je peux même m’acheter un vélo que je revendrai à mon retour… les hommes ne sont pas au coude à coude dans la rue, parfois même ils portent des casques sur leur moto. Mais j’apprends que ce n’est pas obligatoire pour les sikhs en raison de leur turban, et pour les femmes, pour ne pas abîmer leurs cheveux…du grand délire ! « Oui, tu comprends « Ouictoi’ », le casque, ça enlève la beauté des femmes… »
La ville est organisée en secteurs de 1km2 selon le souhait de le Corbusier. Chaque secteur a son supermarket, son cyber, son tailleur, son espace de téléphone (un boui-boui avec un téléphone posé sur le comptoir). Il est donc assez facile de s’y retrouver. Parfait pour mon sens de l’orientation légendaire (Frank, je t’entends déjà pouffer devant ton écran !)
Dimanche 9 août 2009
Petit déjeuner à la guest-house. Chocapics insipides, bol de curd (fromage blanc fermenté, j’adore…), et dhal (lentilles épicées, délicieux)…drôle de mélange dans une petite salle commune où tiennent une table et trois chaises. Je me retrouve face à un indien, Swaraaj et Steven, un anglais de Plymouth…le seul blanc que je vois depuis que j’ai quitté Delhi (oui, ok, c’est hier, mais cette journée m’a paru une éternité !) La conversation s’engage, ils me proposent de faire avec eux une ballade dans les montagnes de l’Himarchal, l’état contigü au Penjab. Rien de prévu. J’accepte. Quelques kilomètres plus loin, et quelques accidents évités de peu par le chauffeur, nous nous retrouvons dans les premières montagnes de l’Himalaya…le rêve, que de la verdure et la chaleur qui descend ce qui n’est pas négligeable ! Ces deux hommes sont prof de journalisme à Chitkara, et racontent plein d’histoires, mon anglais revient peu à peu avec le British car je parlais jusqu’à présent en pensant en espagnol…gracias Madrid ! Swaraaj nous fait rencontrer une vieille hongroise centenaire qui vit dans la montagne avec deux indiens, on se demande un peu comment elle a atterri là. Très attendrissante, je pense à ma grand-mère Amé, elle pète le feu et me dis les quelques mots de français qui lui reviennent. Visite de villages locaux, la présence de l’armée est un peu inquiétante, il paraît que c’est normal…mais les militaires indiens n’ont pas l’air de rigoler, et bien qu’en sarwal-kameez, on ne loupe pas mon teint blanchâtre, ce que les regards intrigués ne manquent pas de me faire remarquer…ceci dit, ici, il ne s’agit que d’intrigue et non des regards libidineux et agressifs de Delhi. Ouf !
Voici mes premières images de mon arrivée...il ne sa'git pas de Chandigarh mais de Kasauli, dans les montagnes de l'Himarchal Pradesh, état adjacent du Penjab, d'où est originaire Swaraaj.
Samedi 8 août 2009
Premier jour à la fac.
Tenue neuve achetée à Delhi qui fait son effet auprès des profs car tout le monde est en jean ici, mais ils apprécient et sont flattés. On me demande en fait si je peux aussi donner une heure de cours d’initiation aux petits, car Chitkara est un complexe qui commence en maternelle. Je vois alors défiler plein de petits sikhs avec leur petit turban, et tous habillés pareils, coiffure impeccable. Je pense que je vais me régaler avec eux. L’école est très moderne et très riche. Rencontre avec Le Directeur, Monsieur Chitkara qui a fondé cet énorme truc et qui prend des cours de français à l’Alliance Française, il est comme un gosse devant moi en me disant tous les mots français qu’il peut, et les écrit à l’occasion. Adorable, c’est aussi lui qui est à l’initiative de mon poste. Il a l’air d’un riche qui a réussit, le ventre proportionnel comme souvent ici, à l’étendu de sa réussite…c’est pas peu dire. Bagues dorées à tous les doigts, colliers imposants sur le costard. S’il n’était pas déjà amoureux de ma discipline, j’aurais été glaçée sur place…
Découverte des enfants et de la classe où je vais enseigner. Ils ont 10 ans, tous en salopette et polo d’uniforme. Ils commencent toutes leurs phrases par « m’am », même pour répondre « m’am, yes ». je n’arrive pas à retenir ni à prononcer leurs prénoms mais ça viendra. Je rencontre à l’école une prof d’anglais brésilienne qui a mon âge…et qui s’est fait viré de la guest-house pour être rentrée à 22h…je vais peut être essayer, ça accélèrera peut-être les choses !!
Après-midi à la Police pour m’enregistrer comme étranger travaillant sur le territoire…et ben, j’ai pas envie d’avoir affaire à la Police…tout d’abord, le chauffeur qui m’accompagne gentiment paye un backshich ni vu ni connu pour ne pas y passer toute la nuit. Et quand on passe dans les couloirs, j’ai l’impression que je suis détenue. Les flics sikhs en imposent encore plus avec leurs turbans et leur grande carrure. Normalement dans deux jours, je serais enregistrée…si un autre dossier n’a pas payé plus cher…franchement, j’exagère un peu, mais pas beaucoup…et c’est un tel bordel dans les bureaux…
Anecdote au passage : J’ai mangé un morceau de piment vert il y a trois heures et j’ai encore le visage tout insensibilisé…pourtant j’ai enlevé les graines…mais il paraît que ça désinfecte et que c’est bon pour la santé…il va falloir que je m’habitue !! Vivement demain, je vais parler à d’autres personnes qu’aux profs de la fac, opération Alliance Français où je vais peut-être enseigner aux plus avancés. C’est bon, je pue la citronnelle, je peux aller me coucher !
Mardi 11 août 2009
Journée formidable et pleine de rencontres. A l’Alliance Française, beaucoup d’étudiants ont mon âge, ils m’appellent « m’am », je rencontre les prof. Accueil adorable, et je vois aussi que les profs de français ne parlent même pas parfaitement…il y a du boulot ! Le bâtiment est super, très moderne et la bibliothèque fournie. Je rencontre un indien qui va passer l’année prochaine à Caen, Amar, et lui donne mon adresse en cas de questions. Je dis aussi un peu à tout le monde que je cherche un appart, et me voilà embarquée dans la coloc de 4 franchouillards qui font une année d’école de commerce ici. Ça fait drôlement du bien de voir des jeunes, j’ai l’impression que ça fait une éternité que je n’ai pas été détendue et moi-même… on remarque d’ailleurs tous que ça fait un bail qu’on n’a pas fait la bise, et on fait deux tournées pour le plaisir ! C’est vrai qu’ici les contacts corporels sont minimes, poignées de mains entre collègues et salutation pour les autres… ils me filent de bonnes adresses, et je voudrait bien sortir avec eux, mais ma guest-house ferme à 21h…grrrr. Il est d’ailleurs temps de rentrer pour l’heure du dîner avec Steven et Swaraaj, donc Manee un jeune indien sikh adorable me ramène sur sa mobilette. Pas de casque bien sûr, c’est l’une des absurdités du pays. On y voit des familles entières de 5 personnes entièrement sur une moto, avec le casque à la main!
Swaraaj est mon petit papa, il est adorable et me propose de m’emmener faire un tour visiter un peu le quartier…le concept du Corbusier est pas mal, mais les bâtiments ne sont pas beaux et très uniformes! Seule la verdure omniprésente est un régal, il y a des arbres partout et c’est très peu pollué. Swaraaj est à la guest-house deux jours par semaine donc il va retourner demain dans ses montagnes de l’Himarchal. Trop gentil et touchant, il va me donner l’adresse de son médecin « in case you know, he is a very good doctor you know ! », me dit-il avec son accent indien auquel je commence à me faire…you know ponctuant toutes phrases.
Second petit tour à l’Alliance, j’emprunte le Coran et les Poupée Russes en DVD…je ne sais pas du tout pourquoi j’éprouve le besoin d’avoir ce livre sacré…et en plus, c’est super intéressant, quoique un peu indigeste, et surtout pas du tout en adéquation avec ce que je vis…l’étranger est peut être le dénominateur commun, qui sait… ! Je voudrais faire un ciné-club de films français pour mes étudiants, mais il est hors de question qu’il y ait le moindre baiser…ça va être dur de trouver un film sans…je zapperai le début d’Amélie Poulain… ! Ca y est, je suis lancée!
samedi 22 août 2009
Premiers jours à Delhi.
Dimanche 2 août 2009. Journée libre. Première balade seule dans Delhi. Les regards sont pesants et je trace ma route mais ce n’est pas facile…le premier mot que j’apprends à dire est « non », « ne », et cela en dit long sur l’état d’esprit dans lequel ma peu de blanche me met. Je me blinde. Non, je n’ai toujours pas besoin de « hankerchiefs » ni de ceintures en cuir, et non, je ne veux pas baiser avec toi…d’ailleurs je suis mariée, ça évite de nombreux ennuis! Ceci dit ça ne les freine même pas plus que ça ! Je retrouve finalement mon chemin après m’être un peu égarée et fait honneur à mon sens de l’orientation redoutable, et m’offre une tartelette délicieuse aux pignons et un « chicken puff », feuilleté au poulet que les indiens mangent comme snack. Scène marquante et affreuse. Une femme ne va visiblement pas très bien dans la rue, un homme essaye de la tirer de sa position accroupie. Et je n’ose pas aller les voir pour les aider. J’ai appris que les services de secours ne se déplacent pas pour les gens qui habitent dans la rue…et il y en a tellement ici. Ils ne parlent sûrement même pas anglais…j’aurais l’air de quoi, moi, avec mes cheveux propres et mon teint frais, à leur proposer mon aide ? Mon aide de quoi d’ailleurs ? Le colonisateur qui aide et qui les laisse crever de faim dans la crasse…j’ai honte mais je ne peux que passer… en baissant les yeux pour surtout ne pas me faire aborder par un homme dans la rue. « men in Delhi are woolves » comme le dit le copain de Sarah. J’ai d’ailleurs vu passer les ambulances indiennes qui sont des camionnettes blanches sales dont la peinture évidemment s’effrite, et les fenêtres aussi sales que la rue…pas envie de me faire embarquer un jour…je pense là à celle de la Croix-Rouge de Paris 6ème qui vit sa décontamination mensuelle…si elle savait, elle se marrerait ! Le temps d’attendre à un coin de rue de pouvoir passer, ce qui relève plus du défis suicidaire que de la découverte d’un autre quartier et déjà je suis entourée d’indiens qui me regardent, me proposent des rick-chow ou des services divers. Oui, nous sommes un peu des bêtes curieuses ici, on se demande presque où sont les grilles du zoo! Même une voiture ralentie en me frôlant pour observer une blanche qui va traverser la route, et peut-être y laisser sa peau de blanche…même pas pour me laisser passer, juste me regarder… Ça me fait mal de savoir qu’ils fantasment tant sur les peaux blanches, eux qui sont pourtant si fiers de leurs identités diverses, et qui les revendiquent même avec agressivité entre états. Mais je n’ai rien à voir avec cela. Je représente juste un puit de fric qui baise facilement. Il m’est très dur de ne pas sourire aux hommes et femmes de la rue, sinon, je vais me faire embêter. Et un regard gagné, et c’est foutu ! Je regarde donc droit devant moi avec une fausse confiance, je ne peux pas m’arrêter même pour regarder l’affiche de cinéma, ou sinon, je me trouve encerclée et il est difficile d’en sortir…
Il y a cinq ans, je décrivait l’Inde comme une effusion des cinq sens. Aujourd’hui, les rues de Delhi sont certes colorées et pleines de fruits exaltants, mais les odeurs des hommes entremêlés et des animaux crevant sur le pavé, rattrapent ces visions des saris de toutes les couleurs. Inde, pays de tous les paradoxes, une fois de plus. Les plus riches foulent le pavé sur le lequel les plus pauvres dormiront la nuit venue. Nuit qui tombe tout d’un coup d’ailleurs, à 19h30, tel un rideau de noir moiré sur cette ville qui continuera d’accueillir en son sol les nombreuses personnes qui y dorment, étalant la toile de leur échoppe pour y coucher les plus petits. Je me suis retrouvée il y a quelques jours en rentrant d’un cybercafé avec des amis à enjamber des corps dormant ou mourrant, dans cet univers décharné et éteint, qui se réveillera pourtant aussi dynamique et combatif demain matin, au son des klaxons intempestifs des automobiles et motos de tous poils…les chiens, eux, n’aboient pas trop…trop faibles et maigres…ils crèvent la gueule ouverte. Les hommes aussi d’ailleurs.
Lundi 3 août. Anniversaire de Frank, joyeux anniversaiiiiiiiiiiireee ! Dernière matinée de travail pour ce qui concerne la formation initiale des tuteurs. Tout le monde s’endort dans la salle climatisée et les formateurs peinent à trouver en nous une lueur de sensibilité à leurs propos. Le contrat de mon Université est tout nouveau car c’est l’Université elle-même qui paye une partie de mon salaire tandis que les autres relèvent de leur région et de l’ambassade. C’est le dernier jour de certains tuteurs qui ont déjà eu ce poste l’an dernier, donc on en profite car on ne va pas les revoir tout de suite, et les liens tissés sont déjà forts. Soirée de gros délire dans les chambres de l’hôtel.
Mardi 4 août. Photocopies de tous mes papiers importants, il ne faut plus que je me balade avec mon passeport c’est trop dangereux. Je prends enfin connaissance de mon contrat en anglais qui stipule la nouveauté de double paiement par l’ambassade et l’Université. Rassurée, il ne reste plus qu’ils me payent…et vite car je dois débourser dès demain 450 euros d’assurance que ces crétins n’ont pas prévu. Voir Sarah et Amouda partir pour leur ville me fait réaliser que dans quelques jours c’est à mon tour de me retrouver seule à Chitkara, et la perspective de cette solitude m’effraie un peu, beaucoup. Surtout que nombre de personnes m’ont dit qu’il n’y avait rien à faire à Chandigarh…je verrais bien. Sinon, il y a aussi Sarah à Jaipur et Claire à Amritsar, Alex à Kuruksetra. L’ambiance est de mieux en mieux et des affinités se créent, fous rires au self quand Alex en se levant perd son pantalon…! Ce soir, je m’habille à l’occidentale, j’abandonne mon salwar kameez pour un jean et un chemisier…ça fait aussi du bien de se retrouver dans des habits que ce dépaysement violent m’a imposé…même si j’adore…j’avoue, toutes ces couleurs.
Mercredi 5 août Promenade avec Sarah K. dans Delhi, autour de CP, elle craque chez Fabindia, le magasin de fringue indiennes de toutes les couleurs…il paraît qu’enseigner dans la tenue traditionnelle est quand même mieux vu des étudiants et de l’administration en général assez conservatrice…donc c’est salwar kameez pour les filles, et on investi avec bonheur. Précisons qu’il est hors de question de monter un bout de jambe ou d’épaule... C’est agréable de se promener avec Sarah, mais les regards sont toujours aussi insistants et je trouve vraiment les mecs assez agressifs. Je n’avais pas ce souvenir de Chennaï, et j’espère que ce ne sera pas la même chose à Chandigarh…
Jeudi 6 août Soirée cocktail à l’hôtel, aux Bailey’s frappés ont succédé plusieurs spécialités d’ici, plus vodka et limonade, un peu d’ivresse dans ce pays qui nous enivre déjà pas mal dans la journée. La journée a été bonne, moins chaude (39 degrés, hier, 43…) toujours formation pour être accrédité examinateur des delf et dalf, diplômes que les étrangers passent pour aller étudier en France. C’est assez intense et répétitif, car on corrige des copies toute la journée, uniquement dans un but de sanctionner un niveau à un anonyme et non de faire progresser un élève. C’est assez frustrant, mais du coup je me dis qu’enseigner dans le but de progresser va être passionnant ! Une amie qui est dans ma chambre a un copain indien avec qui elle va vivre à Manipal où elle est affectée. Etre un couple mixte franco-indien n’est pas simple, tout le monde les regarde dans la rue il paraît, et cela est très mal vu. Ceci dit même les couples ne se tiennent jamais la main dans la rue, et il faut dire qu’on est marié pour ne pas avoir de problèmes. Les relations hors mariage sont impensables ici. Même s’il y en a, les indiennes avec qui j’en ai parlé se sentent/sentiraient coupables d’en avoir et n’en parlent qu’au conditionnel. Chacune est donc entrain d’élaborer une stratégie pour pouvoir loger son copain ou sa copine dans son logement de fonction…Sarah va, elle, vivre avec son copain en louant une petite maison (98euros pas mois au bord de la mer…je demande à voir !!) Son copain est vraiment adorable, Ganesh, et il m’a appris un truc essentiel en Hindi : « at gandu ! » qui veut dire « fuck off, ass hole ! »…bref, je me cul-tive comme je peux… Ceci dit, je me met sérieusement à apprendre le Hindi qui ne semble pas aussi difficile que le Tamoul ou autre, et je me familiarise aussi avec les lettres qui sont super belles…mais d’abord l’oral, que ça me serve un peu quand même !!
Rencontre avec une indienne francophone. Famille riche, traditionnelle, elle fait ses études à Poitiers. Non, je ne vais pas lui demander si elle connaît l’Ordre du Vénéré Bitard (Loué Soit-Il) ou les Chiures de Mouches, ce serait un peu violent comme approche ! N’empêche que depuis quelques jours, j’aimerais bien tenir un trombone dans les mains, et savoir enfin jouer quelques morceaux…ce n’est pas pour cette année… Elle nous raconte comment elle en est venu à vivre en France, après s’être disputé violemment avec ses parents. Et elle nous dit enfin que pas plus tard que ce matin, ses parents lui ont envoyé la photo d’un homme – le cinquième – qu’ils voudraient qu’elle épouse. Mais elle nous lâche avec son assurance inhabituelle qu’elle a réussit à leur faire accepter qu’il ne soit ni de leur village ni de leur caste…il faut juste qu’il parle anglais…c’est complètement fou !! Raconte qu’en arrivant à Poitiers, elle ne savais même pas faire des courses puisqu’elle avait l’habitude d’avoir un domestique… Je comprends mieux le changement inverse que l’on peut avoir, et ça fait presque du bien de savoir que le choc que j’ai eu ces derniers jours peut être réciproque. Il faut dire que je n’arrive oas à ne pas parler aux chauffeurs qui sont eux-même «étonnés et mal à l’aise face à ces dialogues amicaux et décalés. Ici, chacun à sa place. Demain, dernier jour de formation avant le grand saut dans l’avion pour Chandigarh…acheter un téléphone, Internet, et se réadapter à un environnement, une fac, et une région que l’on ne connaît pas…et être la seule blanche laissée aux regards des hommes…j’espère que ceux-ci sont plus respectueux qu’à Delhi …en serrant les dents tout passe, l’aventure ne fait que commencer !
Le grand départ.
« ladies and gentlemen, welcome to Delhi, thanks for choosing British Airways… » chaleur torride, et humidité presque insoutenable, en deux minutes, nous sommes trempés. Mais voilà l’odeur de l’Inde, je la reconnais, il est 6 heures du matin et je suis bien, je retrouve tout de suite ce sentiments d’il y a cinq ans, je suis chez moi, et tout est pourtant tellement différent ! J’ai retrouvé à l’aéroport de nombreux autres tuteurs qui vont passer l’année comme moi dans leur ville d’affectation, et y enseigner le français. Bonne ambiance, chaleur, étonnements divers.
Arrivée dans un hôtel somptueux sur Connaught Place (CP pour les intimes, les rickchowvala ne connaissent que ce nom là !) Ce sont les chauffeurs de rickchow, sortes de mobylette à trois roues avec une capote, qui sont les taxis locaux. Posons bagages et repartons pour la visite d’un temple magnifique et gigantesque qui reprend des fresques de la création de la mythologie indienne. Splendide !
Je suis vraiment en Inde, mais n’y crois pas trop…Tout cela est arrivé si vite, avec un visa fait la veille du départ, je n’ai même pas eu le temps de me dire que je vais passer 9 mois dans ce pays si différent du mien, si contrasté, si pauvre et si énergique pourtant…Je me sens déjà bien.
Après 10 jours de formations diverses à Delhi, je prendrai l’avion pour Chandigarh où je suis affectée à Chitkara University, fac privée qui fait de nombreuses choses (pharmacie, ingénieurs, architecture, hôtellerie, enseignement. Mais il n’y a pas de département de français et tout est à créer ! Je vais avoir une année passionnante. Avec deux autres tutrices, une de Chennaï et une autre d’Ahmedabad, nous allons élaborer une technique d’apprentissage de la langue française en architecture, et peut-être cela donnerait lieu à une publication…trop biennnn !! J’ai aussi appris que mon université comprend des cours d’architecture, de tourisme et d’hôtellerie, ce qui me rassure car je ne pensais avoir affaire qu’à des ingénieurs en sciences, je serais donc (un peu moins) perdue !!
Il était une fois...
Voilà, ça y est enfin, cela faisait quelques années que j'en rêvais et c'est chose faite. Je pars pour un an en Inde, dans la ville de Chandigarh construire par Le Corbusier, pour y enseigner le français dans une université. La ville a un statut particulier, capitale du Penjab et de l'Haryana, c'est donc un noeud culturel et linguistique important, aux pieds de l'Himalaya. Car voyager en Inde veut dire tellement de choses...chaque état a sa langue, ses traditions, ses religions...
C'est donc parti pour un an de découvertes diverses que je veux vous faire vivre au travers de quelques bafouilles bafouillées de-ci de-là au cours de quelques périgrinations tandôôrienne.
Pour ceux qui en le savent pas, Tandôôri est mon surnom de fanfaronne qui est plutôt approprié puisque le Penjab est le pays du tandôôr, sorte de four dans lequel la nourriture locale peut être cuisinée.
L'aventure commence, surtout laissez moi des messages débiles ou non et petites pensées, tandis que j'essaie de faire de cet espace un rayon de soleil qui traverse le monde pour vous faire partager mon aventure!
A bientôt, donc!
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