dimanche 6 septembre 2009

Quelques vues chandigariennes...

Quelques photos pour vous donner un petit goût de la vie à Chandigarh. Tout les indiens disent que cette ville, ce n'est pas l'Inde, et il est vrai qu'elle est relativement propre (on parle ici avec des critères indiens, évidemment!), et très bien ordonnée, "grâce" à l'architecture de Le Corbusier. En effet, la ville est un quadrillage de secteurs de 1km sur 1km, donc chacun comporte plus ou moins son propre supermarché, sa pharmacie, son tailleur, sa crèche pour enfants "from working mothers". Les femmes qui travaillent sont plus nombreuses en moyenne ici, et le taux d'alphabétisation est très élevé.

Voici quelques vues de Chandigarh...
Le dos d'un rick-chowvala de nuit (chauffeur de rick-chow), ils pédalent avec une charette et jusqu'à 4 passagers. C'est assez dingue, d'autant qu'ils ont des cuisses toutes maigrelettes... Ils ont tous un foulard qui sert à essuyer la transpiration (miam), ou ) protéger du soleil. La plupart sont des filous qui veulent entuber tout le monde, peu aimables, ils n'ont jamais de monnaie et ont une fâcheuse tendance à se perdre dans les rues de la ville pour avoir des roupies en plus. Mes premiers cours de hindi sont "comment ne pas se faire enfler par les rick-chowvalas!!" Mais sur cette photo, le blanc de la chemise, bien quesale, ressort dans la nuit, et la grisaille de ces cheveux, et puis il était sympa celui là, il m'a même dit merci ("dhanyavad") quand on s'est quitté.

Petite fille de mon quartier. Prendre les gens en photo est assez difficile...je passe assez pour une touriste comme ça, mais il est vrai que certains visages sont magnifiques, et les turbans sikhs font ressortir la profondeur des regards, de leurs mille couleurs...

Et voici Alex, Claire et Amouda devant l'Alliance Française Le Corbusier, juste avant d'y passer une semaine pour les épreuves de DELF et DALF (diplômes de langue française pour étrangers...) Nous sommes de la même promo de tuteurs, et ils sont rattachés à l'Aliance de Chandigarh pour ces épreuves. Alex enseigne à Kurukshtra, Claire à Amritsar et Amouda à Dehradun. Ca a fait du bien de les retrouver le temps d'une semaine, on est allé se faire une pizza, et découvert la ville ensemble! Le bonheur entre deux plats de riz et de dahl!!


Bon, vous vouliez une photo en salwar kameez, en voilà une, le salwar est orange foncé, la kameez orange clair, et la dupatta bleu marine, j'aimais bien cets trois couleurs ensemble, mais ici, l'esthétique veut que tout soit assorti (surtout la dupatta au salwar...tout un art)

Ma super copine ici, c'est Shanti la fourmie, quand j'ai vu ça pour la première fois, j'ai eu un peu peur, mais en fait, les fourmis ici sont toutes de taille ogéèmisée...tant qu'elles ramènent pas leurs copains les cafards...

Et voici deux vues de ma chambre, tout est donc vert, et moi qui voulais partir à la campagne si jamais je restais en France...c'est gagné!

samedi 5 septembre 2009

Petites news en vrac...

Après quelques débuts un peu rude de tourista, solitude et désorientations diverses dans la guest house où je suis censée rester toute l'année je prends enfin mes marques dans cette jolie ville de Chandigarh, appellée, "The city beautiful"!...Je viens à peine d'avoir le droit d'avoir mon propre appart, grace à l'intervention de l'Ambassade, parceque au début, ils m'ont quand même dit que je me ferai tuer et cambrioler, c'est sûr!! Enfin, le décalage est pour tout le monde, c'est la première fois qu'ils ont à faire avec une européenne, et je suis la seule étrangère sur un campus de 4500 étudiants... donc ici, on vit chez ses parents pour aller vivre chez ceux...du mari! Donc quand je dis que je vivais seule à Paris, ils me prennent pour une fille indigne. Et ici, même les filles les plus modernes n'ont pas le droit de sortir le soir ou même dans la journée sans l'aval des parents...ou du grand frère qui reste une figure emblématique de la famille indienne. Des profs de 28 ans se font préparer leur déjeuner par leur Mum, donc je comprends leur incompréhension face à ma facilité d'adaptation à la ville et à mes projets (recevoir des amis chez moi, cuisiner, voyager, avoir un vélo...)

Journée à l'école primaire où je vais donner des cours aux petits
Voici ma classe, déguisée en Ganesha, Krisna à gauche avec sa flûte, Yasoda, et les autres feront les gardes, la rivière à franchir...
Aujourd'hui, célébration de l'Independance Day (15 Août) et fête de Lord Ganesha. Mises en scène, chants, danses.

Depuis une semaine que je suis dans l'école à attendre je ne sais quoi pendant des heures et boire du caï, je les ai vu préparer leurs déguisements et accessoires. Ils sont adorables, dans leurs petits uniformes, les petits sukhs avec leur petits turbans. Le sikhisme est une des religions les plus présentes au Penjab, c'est un culte monothéiste inspiré de la doctrine de 10 gurus, issus de l'hindouisme, et notemment Guru Nanak, qui vécut au 16ème siècle. Ca a l'air très intéressant, je vais creuser la question, ils semblent plus régits par des valeurs que des dogmes figés, et il faut que les religions indiennes s'immmiscent de façon extraordinaires dans le quotidien des gens, c'est fascinant! Un ami hindou chez qui je suis allée avait sur son mur un énorme poster de Guru Nanak...et en dessous un slogan pour vendre du dentifrice...j'ai pas trop compris le lien, mais on voir donc que la religion est entièrement affaire publique et partage avant tout... Les représentations des dieux sont partout, depuis les porches de maisons jusqu'aux parsoleils des cars scolaires qui servent plus à mater les minettes que regarder les potentiels dangers!! Les hommes sikhs n'ont pas le droit de se couper les cheveux ni la barbe, pour respecter toute créature divine (les vrais de vrais sont aussi végétariens comme beaucoup ici), et ils portent le tout dans un turban majestueux. Les sikhs ont toujours sur eux un pègne, et une sorte de poignard, pour pouvoir se défendre en cas... La plupart sont issus de classes guerrières, sont donc bien bâtis et grands contrairement à a plupart des indiens!

"L'Inde est un projet inachevé", Article "Libération", 04/09/09, interview Tarun Tejpal par Nathalie Levisalles

Voici un article intéressant que je vient de lire, et qui montre que l'Inde est décidément un pays où on peut encore avoir des couilles en politique...tout en étant une femme, et porter le traditionnel sari...lisez plutôt...

"Tarun Tejpal, écrivain et journaliste, est, à 46 ans, l’un des hommes les plus influents du paysage politique et médiatique indien. Il a fondé le site d’information Tehelka.com, et le magazine du même nom, qui sont les meilleurs outils d’investigation de la presse indienne. En 2001, Tehelka avait révélé une affaire de corruption, fait tomber le ministre de la Défense, George Fernandes, et ébranlé tout le gouvernement. Cela avait valu à son fondateur trois années de menaces de mort, de harcèlement moral et économique.

Tarun Tejpal a aussi été éditeur, il a publié il y a douze ans le Dieu des petits riens d’Arundhati Roy. En 2005, son magnifique roman Loin de Chandigarh a été publié en français par Buchet-Chastel. Cette semaine sort en France son deuxième roman.

Dans Histoire de mes assassins, qui raconte l’histoire d’un journaliste menacé de mort et surtout celle de ses cinq assassins potentiels, Tejpal fait un portrait du pays pauvre, violent et corrompu qui se cache derrière le miracle économique indien. Grand, chaleureux et speedé, il est venu à Paris pour être notre rédacteur en chef invité.

Votre précédent roman, «Loin de Chandigarh», parlait de l’amour et du désir. «Histoire de mes assassins» est un roman de la violence.
C’est vrai. Je pense que, fondamentalement, la violence est une émotion aussi puissante que l’amour. Ce sont sans doute les deux émotions les plus puissantes qui puissent exister. Ce roman décrit toutes sortes de violences, émotionnelles, physiques, psychologiques. Histoire de mes assassins parle du sous-prolétariat, ça se passe en Inde, mais ça pourrait être dans n’importe quel pays.

Ces assassins, ces cinq hommes sont nés du mauvais côté. Fondamentalement, avant de faire des victimes, ils ont eux-mêmes été des victimes. On a tendance, en Inde en particulier, à imaginer que les sous-prolétaires n’ont pas vraiment de vie émotionnelle riche et complexe, ce sont juste des animaux qui mangent et meurent. Mais tout le monde a une vie émotionnelle complexe, les assassins aussi. Ce que j’ai voulu faire ici, c’est à la fois saisir et restaurer la dignité et la complexité de ces vies en remontant à l’enfance de chacun des assassins. Dans l’enfance, nous sommes tous innocents.

C’est aussi une réflexion sur le pouvoir.
Ce livre est une exploration du pouvoir, notamment du pouvoir de l’Etat, qui est énorme. Dans ma propre vie, ces dix dernières années, c’est devenu un thème dominant : le pouvoir, sa fondamentale absence de noblesse, et son implacabilité aussi. Encore une fois, cette histoire pourrait se passer n’importe où. Une partie de ce qui arrive au narrateur fait penser au Château de Kafka. Dans la vraie vie, le pouvoir opère dans une grande opacité, c’est sa nature, rien ne devient jamais totalement clair.

Ce roman est donc une exploration du pouvoir, et aussi de la violence. Ces thèmes sont universels, mais ils sont particulièrement importants en Inde. De manière très étrange, l’Inde a une image de société tolérante et non violente, mais il n’y a absolument aucune vérité là-dedans : nous sommes une des plus cruelles et violentes sociétés qui existent au monde. Nous pratiquons toutes les sortes de violences : religieuse, sexuelle, de caste, domestique, envers les enfants et les animaux…

Mais, à cause d’hommes comme Bouddha et le Mahatma Gandhi, on a l’idée d’une Inde non violente. Pourtant, si on regarde dans l’histoire, il n’y a aucun signe qu’elle ait été non violente, au contraire. En fait, curieusement, la raison pour laquelle d’incroyables penseurs et réformateurs comme Bouddha et Gandhi sont apparus, c’est justement pour contrer cette grande violence.

Les hindous eux-mêmes, et je suis hindou, se racontent des histoires en imaginant qu’ils ont une religion non violente, regardez : tous leurs dieux sont armés !

Ce récit s’attaque encore à deux ou trois choses sur l’Inde qui sont acceptées par la pub et par certains médias. La «Shining India» par exemple, l’Inde au succès éclatant, l’Inde qui prospère… En fait, la vérité de l’Inde, c’est qu’il y a près de 400 millions de gens qui vivent avec moins d’un dollar par jour. Ce livre va contre ce récit stupide de la «Shining India».

Pour moi, un grand et bon roman doit saisir des lieux communs acceptés par tous et les questionner, les subvertir. Dans Chandigarh, j’ai travaillé sur d’autres choses, l’amour, le désir, en essayant de subvertir les lieux communs. Le travail du romancier n’est pas d’enjoliver la réalité, mais de la subvertir, de se demander ce qu’est la nature des choses leur raison d’être.

Un grand et bon roman doit aussi, dans une certaine mesure, vous mettre mal à l’aise. Même qu’il vous fait aussi du bien, même s’il vous réchauffe et vous rassure, il doit aussi vous forcer à réfléchir et à questionner vos certitudes. Ils ne sont pas censés être des somnifères, ils sont censés vous réveiller.

Ça fait longtemps que vous réfléchissez au pouvoir ?
Ça fait longtemps bien sûr mais, ces dix dernières années, j’ai été très profondément plongé là-dedans parce que j’ai été en opposition avec l’Etat, et ça m’a permis d’examiner la nature du pouvoir. En un sens, les gens de ma classe en Inde sont du bon côté du pouvoir. Par certains côtés, nous «sommes» le pouvoir. Mais on ne comprend jamais le fonctionnement démoniaque du pouvoir tant qu’il travaille en notre faveur.

En fait, c’est seulement quand on s’oppose au pouvoir, qu’on commence à en prendre la mesure. Dans mon cas, à cause de Tehelka, je me suis opposé au pouvoir encore et encore, et ça m’a donné une fabuleuse occasion de voir comment il fonctionnait.

Je pense profondément qu’au cœur de toute entreprise humaine, il y a le pouvoir. Si on ne comprend pas ça, qu’on soit américain ou français ou indien, on ne comprend pas comment les hommes modèlent la société. Prendre le pouvoir, l’exercer, le maintenir, c’est le grand truc. Et pour moi, en tant qu’écrivain, c’est la question la plus importante. Il ne s’agit pas d’écrire de la jolie prose, avec des gentils personnages. Il s’agit de comprendre la brutalité du pouvoir. Et c’est ce que font les grands livres. Pour moi, le plus grand livre de l’histoire de la littérature, c’est le Mahabharata, hé bien, tout l’effort de ce roman d’un million de mots, c’est de comprendre ce qu’est le pouvoir et comment les hommes doivent se conduire. Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est mal.

Dans le roman, un de mes personnages dit : «le pouvoir est le moteur. Le sexe et l’argent sont les lubrifiants du pouvoir». Mais c’est évident, nous le savons tous. Y compris votre président, y compris Berlusconi. Depuis 5 000 ans, depuis l’aube de la civilisation, le pouvoir est allé main dans la main avec le lubrifiant de l’argent et du sexe, ou du plaisir.

Quel est le rôle du journalisme dans une démocratie ?
J’ai toujours dit que, idéalement, le journalisme devrait travailler pour le bien public. La démocratie a trois grandes structures : l’argent, le pouvoir politique et les médias. L’argent et le pouvoir vont toujours ensemble, pour le bénéfice l’un de l’autre.

Dans les démocraties modernes, le journalisme est censé être le joker à l’arrière. A Tehelka, nous pensons que le travail d’un journaliste est de contrôler le pouvoir et l’argent. Il ne s’agit pas de les attaquer ou de les annihiler, mais il faut savoir que le pouvoir et l’argent, à cause de leur métabolisme, sont intrinsèquement codés pour l’excès et l’abus. C’est vrai pour toutes les cultures et les époques, depuis des temps immémoriaux. Le job du journaliste est donc de s’assurer qu’ils se conduisent correctement, qu’ils se tiennent bien. En cela, les journalistes sont les voix et les représentants du public.

Il y a quelques mois, vous avez écrit une lettre ouverte à Sonia Gandhi («Chère Sonia Gandhi, je vous en prie…», Libération, daté du 11 juin). Que pensez-vous d’elle ?
Malgré moi, année après année, je me suis mis à l’admirer de plus en plus. L’Inde est le pays du monde le plus difficile et le plus complexe à administrer : une démocratie de 1,2 milliard d’habitants, une mosaïque de peuples et de religions, la deuxième plus grande communauté musulmane, 250 millions de dalits (intouchables), 30 langues dominantes, 500 dialectes… Dans ces conditions, le risque de faire des choses stupides est extrêmement élevé. Hé bien, c’est remarquable, cette femme a réussi à ne pas se ridiculiser, à se conduire avec beaucoup de sagesse et à rester en faveur des pauvres et des miséreux. Je pense que tous les gens au pouvoir en Inde devraient tout le temps être pour les pauvres parce que nous sommes absolument et de manière déchirante un pays de misère, le niveau de pauvreté est effrayant, nous ne pouvons nourrir nos enfants, ni leur donner une éducation, ils sont des centaines de millions sur les routes. Et certains parlent de la «Shining India » ! Sonia Gandhi, elle, comprend fondamentalement ce qui est important. Dans un pays comme l’Inde, le pouvoir politique doit rester engagé.

Quand je vois le parcours qu’elle a fait, une jeune fille italienne arrivant en Inde, traversant des tragédies personnelles, l’assassinat de sa belle-mère puis de son mari, craignant pour sa vie et celle de ses enfants, quand je vois qu’elle réussit à arriver où elle est, le plus puissant personnage politique du sous-continent, c’est extraordinaire. Il y a forcément une étonnante force de caractère derrière ça. Et elle a bien élevé ses enfants. Rahul Gandhi, 39 ans, est très bien. De manière constante, il a montré qu’il poussait en faveur des pauvres. Pour moi, en Inde, les gens riches peuvent s’occuper d’eux-mêmes, les gens de ma classe aussi, mais le job des gens au pouvoir est de s’occuper des miséreux.

Comment évaluez-vous l’état de l’Inde, soixante ans après son indépendance ?
C’est une nation qui est encore en devenir et qui reste un endroit très difficile et complexe. On a survécu en tant que démocratie électorale. Beaucoup de promesses ont été tenues, et beaucoup de promesses n’ont pas été tenues. On est toujours un pays très pauvre. On a eu de grandes réussites et de grands échecs. On est un projet inachevé. La bonne nouvelle, c’est qu’on n’a pas échoué. La mauvaise nouvelle, c’est qu’on n’a pas réussi. Notre plus grand atout, c’est le fait que la vision fondatrice était spectaculaire. Des hommes comme Gandhi et Nehru étaient étonnants. La vision fondatrice était très pure, elle était exaltante, surtout quand on la compare avec la vision des autres pays postcoloniaux, qui se sont depuis longtemps effondrés. La seule différence entre l’Inde et le reste du monde postcolonial, c’est la vision fondatrice. Et cette vision d’une Inde libérale, séculière, une république démocratique, engagée envers les plus pauvres, nous l’avons beaucoup abîmée, mais elle tient toujours le coup. C’est cette idée originelle qui nous a permis de survivre."