samedi 22 août 2009

Premiers jours à Delhi.

Ces photos sont prises à Delhi, la première est le dos d'un rick chow qui comporte comme nombre d'autre "I love India". Les autres sont prises dans le jardin visité avec des vestiges de temples moghols. Architecture majestueuse en pierre rose, on peut y voir des inscriptions en arabe.
Dimanche 2 août 2009. Journée libre. Première balade seule dans Delhi. Les regards sont pesants et je trace ma route mais ce n’est pas facile…le premier mot que j’apprends à dire est « non », « ne », et cela en dit long sur l’état d’esprit dans lequel ma peu de blanche me met. Je me blinde. Non, je n’ai toujours pas besoin de « hankerchiefs » ni de ceintures en cuir, et non, je ne veux pas baiser avec toi…d’ailleurs je suis mariée, ça évite de nombreux ennuis! Ceci dit ça ne les freine même pas plus que ça ! Je retrouve finalement mon chemin après m’être un peu égarée et fait honneur à mon sens de l’orientation redoutable, et m’offre une tartelette délicieuse aux pignons et un « chicken puff », feuilleté au poulet que les indiens mangent comme snack. Scène marquante et affreuse. Une femme ne va visiblement pas très bien dans la rue, un homme essaye de la tirer de sa position accroupie. Et je n’ose pas aller les voir pour les aider. J’ai appris que les services de secours ne se déplacent pas pour les gens qui habitent dans la rue…et il y en a tellement ici. Ils ne parlent sûrement même pas anglais…j’aurais l’air de quoi, moi, avec mes cheveux propres et mon teint frais, à leur proposer mon aide ? Mon aide de quoi d’ailleurs ? Le colonisateur qui aide et qui les laisse crever de faim dans la crasse…j’ai honte mais je ne peux que passer… en baissant les yeux pour surtout ne pas me faire aborder par un homme dans la rue. « men in Delhi are woolves » comme le dit le copain de Sarah. J’ai d’ailleurs vu passer les ambulances indiennes qui sont des camionnettes blanches sales dont la peinture évidemment s’effrite, et les fenêtres aussi sales que la rue…pas envie de me faire embarquer un jour…je pense là à celle de la Croix-Rouge de Paris 6ème qui vit sa décontamination mensuelle…si elle savait, elle se marrerait ! Le temps d’attendre à un coin de rue de pouvoir passer, ce qui relève plus du défis suicidaire que de la découverte d’un autre quartier et déjà je suis entourée d’indiens qui me regardent, me proposent des rick-chow ou des services divers. Oui, nous sommes un peu des bêtes curieuses ici, on se demande presque où sont les grilles du zoo! Même une voiture ralentie en me frôlant pour observer une blanche qui va traverser la route, et peut-être y laisser sa peau de blanche…même pas pour me laisser passer, juste me regarder… Ça me fait mal de savoir qu’ils fantasment tant sur les peaux blanches, eux qui sont pourtant si fiers de leurs identités diverses, et qui les revendiquent même avec agressivité entre états. Mais je n’ai rien à voir avec cela. Je représente juste un puit de fric qui baise facilement. Il m’est très dur de ne pas sourire aux hommes et femmes de la rue, sinon, je vais me faire embêter. Et un regard gagné, et c’est foutu ! Je regarde donc droit devant moi avec une fausse confiance, je ne peux pas m’arrêter même pour regarder l’affiche de cinéma, ou sinon, je me trouve encerclée et il est difficile d’en sortir…
Les odeurs embaument, l’urine, mêlée à la nourriture vendue à même le sol par un petit garçon, les fleurs et la transpiration, les étals de vêtements. Les beignets frits ou les vendeurs d’eau et citrons pressés. Par cette chaleur, chaque gorgée d’eau qu’on ne peut bien sur pas boire au robinet devient fantasmatique. Les vendeurs de portefeuilles « wallet, wallet m’am ! » essuient la sueur de la journée avec leur marchandise…il faut dire qu’il fait 45 degrés aujourd’hui, c’est assez intenable. Je suis en nage, et encore, moi je ne vends pas des mouchoirs toute le journée, je prendrai une douche ce soir, mettrai de nouveaux habits propres, et je ne suis pas pieds nus sur le pavé infesté d’excréments et de morceaux de pierres brisées…
Il y a cinq ans, je décrivait l’Inde comme une effusion des cinq sens. Aujourd’hui, les rues de Delhi sont certes colorées et pleines de fruits exaltants, mais les odeurs des hommes entremêlés et des animaux crevant sur le pavé, rattrapent ces visions des saris de toutes les couleurs. Inde, pays de tous les paradoxes, une fois de plus. Les plus riches foulent le pavé sur le lequel les plus pauvres dormiront la nuit venue. Nuit qui tombe tout d’un coup d’ailleurs, à 19h30, tel un rideau de noir moiré sur cette ville qui continuera d’accueillir en son sol les nombreuses personnes qui y dorment, étalant la toile de leur échoppe pour y coucher les plus petits. Je me suis retrouvée il y a quelques jours en rentrant d’un cybercafé avec des amis à enjamber des corps dormant ou mourrant, dans cet univers décharné et éteint, qui se réveillera pourtant aussi dynamique et combatif demain matin, au son des klaxons intempestifs des automobiles et motos de tous poils…les chiens, eux, n’aboient pas trop…trop faibles et maigres…ils crèvent la gueule ouverte. Les hommes aussi d’ailleurs.
Lundi 3 août. Anniversaire de Frank, joyeux anniversaiiiiiiiiiiireee ! Dernière matinée de travail pour ce qui concerne la formation initiale des tuteurs. Tout le monde s’endort dans la salle climatisée et les formateurs peinent à trouver en nous une lueur de sensibilité à leurs propos. Le contrat de mon Université est tout nouveau car c’est l’Université elle-même qui paye une partie de mon salaire tandis que les autres relèvent de leur région et de l’ambassade. C’est le dernier jour de certains tuteurs qui ont déjà eu ce poste l’an dernier, donc on en profite car on ne va pas les revoir tout de suite, et les liens tissés sont déjà forts. Soirée de gros délire dans les chambres de l’hôtel.
Mardi 4 août. Photocopies de tous mes papiers importants, il ne faut plus que je me balade avec mon passeport c’est trop dangereux. Je prends enfin connaissance de mon contrat en anglais qui stipule la nouveauté de double paiement par l’ambassade et l’Université. Rassurée, il ne reste plus qu’ils me payent…et vite car je dois débourser dès demain 450 euros d’assurance que ces crétins n’ont pas prévu. Voir Sarah et Amouda partir pour leur ville me fait réaliser que dans quelques jours c’est à mon tour de me retrouver seule à Chitkara, et la perspective de cette solitude m’effraie un peu, beaucoup. Surtout que nombre de personnes m’ont dit qu’il n’y avait rien à faire à Chandigarh…je verrais bien. Sinon, il y a aussi Sarah à Jaipur et Claire à Amritsar, Alex à Kuruksetra. L’ambiance est de mieux en mieux et des affinités se créent, fous rires au self quand Alex en se levant perd son pantalon…! Ce soir, je m’habille à l’occidentale, j’abandonne mon salwar kameez pour un jean et un chemisier…ça fait aussi du bien de se retrouver dans des habits que ce dépaysement violent m’a imposé…même si j’adore…j’avoue, toutes ces couleurs.
Mercredi 5 août Promenade avec Sarah K. dans Delhi, autour de CP, elle craque chez Fabindia, le magasin de fringue indiennes de toutes les couleurs…il paraît qu’enseigner dans la tenue traditionnelle est quand même mieux vu des étudiants et de l’administration en général assez conservatrice…donc c’est salwar kameez pour les filles, et on investi avec bonheur. Précisons qu’il est hors de question de monter un bout de jambe ou d’épaule... C’est agréable de se promener avec Sarah, mais les regards sont toujours aussi insistants et je trouve vraiment les mecs assez agressifs. Je n’avais pas ce souvenir de Chennaï, et j’espère que ce ne sera pas la même chose à Chandigarh…
Là réside l'un des nombreux paradoxes de l'Inde, des arbres mis en cage avec "Green Delhi"...la Liberté de la nature.
Jeudi 6 août Soirée cocktail à l’hôtel, aux Bailey’s frappés ont succédé plusieurs spécialités d’ici, plus vodka et limonade, un peu d’ivresse dans ce pays qui nous enivre déjà pas mal dans la journée. La journée a été bonne, moins chaude (39 degrés, hier, 43…) toujours formation pour être accrédité examinateur des delf et dalf, diplômes que les étrangers passent pour aller étudier en France. C’est assez intense et répétitif, car on corrige des copies toute la journée, uniquement dans un but de sanctionner un niveau à un anonyme et non de faire progresser un élève. C’est assez frustrant, mais du coup je me dis qu’enseigner dans le but de progresser va être passionnant ! Une amie qui est dans ma chambre a un copain indien avec qui elle va vivre à Manipal où elle est affectée. Etre un couple mixte franco-indien n’est pas simple, tout le monde les regarde dans la rue il paraît, et cela est très mal vu. Ceci dit même les couples ne se tiennent jamais la main dans la rue, et il faut dire qu’on est marié pour ne pas avoir de problèmes. Les relations hors mariage sont impensables ici. Même s’il y en a, les indiennes avec qui j’en ai parlé se sentent/sentiraient coupables d’en avoir et n’en parlent qu’au conditionnel. Chacune est donc entrain d’élaborer une stratégie pour pouvoir loger son copain ou sa copine dans son logement de fonction…Sarah va, elle, vivre avec son copain en louant une petite maison (98euros pas mois au bord de la mer…je demande à voir !!) Son copain est vraiment adorable, Ganesh, et il m’a appris un truc essentiel en Hindi : « at gandu ! » qui veut dire « fuck off, ass hole ! »…bref, je me cul-tive comme je peux… Ceci dit, je me met sérieusement à apprendre le Hindi qui ne semble pas aussi difficile que le Tamoul ou autre, et je me familiarise aussi avec les lettres qui sont super belles…mais d’abord l’oral, que ça me serve un peu quand même !!
Rencontre avec une indienne francophone. Famille riche, traditionnelle, elle fait ses études à Poitiers. Non, je ne vais pas lui demander si elle connaît l’Ordre du Vénéré Bitard (Loué Soit-Il) ou les Chiures de Mouches, ce serait un peu violent comme approche ! N’empêche que depuis quelques jours, j’aimerais bien tenir un trombone dans les mains, et savoir enfin jouer quelques morceaux…ce n’est pas pour cette année… Elle nous raconte comment elle en est venu à vivre en France, après s’être disputé violemment avec ses parents. Et elle nous dit enfin que pas plus tard que ce matin, ses parents lui ont envoyé la photo d’un homme – le cinquième – qu’ils voudraient qu’elle épouse. Mais elle nous lâche avec son assurance inhabituelle qu’elle a réussit à leur faire accepter qu’il ne soit ni de leur village ni de leur caste…il faut juste qu’il parle anglais…c’est complètement fou !! Raconte qu’en arrivant à Poitiers, elle ne savais même pas faire des courses puisqu’elle avait l’habitude d’avoir un domestique… Je comprends mieux le changement inverse que l’on peut avoir, et ça fait presque du bien de savoir que le choc que j’ai eu ces derniers jours peut être réciproque. Il faut dire que je n’arrive oas à ne pas parler aux chauffeurs qui sont eux-même «étonnés et mal à l’aise face à ces dialogues amicaux et décalés. Ici, chacun à sa place. Demain, dernier jour de formation avant le grand saut dans l’avion pour Chandigarh…acheter un téléphone, Internet, et se réadapter à un environnement, une fac, et une région que l’on ne connaît pas…et être la seule blanche laissée aux regards des hommes…j’espère que ceux-ci sont plus respectueux qu’à Delhi …en serrant les dents tout passe, l’aventure ne fait que commencer !

3 commentaires:

  1. Merci de ce recit passionant Victoire!

    Ton aventure n'est clairement ni de tout repos, ni aseptisee mais tes souvenirs n'en seront que plus riches. Rappelle toi ce que disent nos amis les marines americains (et je crois Nietzsche) "everything that does not kill you makes you stronger".

    Ne culpabilise pas trop non plus. Tu n'es pas completement responsable de la colonisation de l'Inde et puis les problemes ne sont pas peut-etre pas non plus tous completement lies a la colonisation... Quand aux hommes...

    Je pars demain matin avec Weijia pour les Etats-Unis. Salt Lake City, Vegas, LA, San Francisco... Il fera peut etre aussi chaud mais l'eloignement est moindre.

    Dis nous comment te joindre. Auras tu acces a Skype? A un portable?

    En tout cas, continue d'ecrire, ici on te lit avec enormement de plaisir!

    Bises,

    Eric

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  2. "Don't you want a little fuck with me?"

    Woa quel chocs! Même en Afrique j'avais pas vécu ça! En Equateur les gens sont habitués aux touristes. Les mecs sifflent les blondes, mais ils sont pas aussi aggressifs que les Delhiens!

    45 degrés! Choc thermique!

    Rhôôô...Quelle offense au vénéré bitard LST!

    Incroyable ce système de castes qui fait que les taxis soient mal à l'aise en te parlant!

    Continue d'écrire Tandôôri, on te lit avec énormément de plaisir!

    Cuidate mucho!

    Tantine

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  3. Quel recit !! Tout cela est vivant ! Moi aussi j'ai du plaisir a te lire... Continue sur la lancee. Bon courage

    Doei doei
    Bemolle

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